Chapitre 2
~ De la Pluie et Du Sang~
Une douleur vive brulait à chaque pas ; la chaleur du sang s’imprégnant dans des vêtements déchirés, et des doigts luisants d’un épais flux.
Elle courrait à travers les rues, la pluie fouettant sa peau avec une force implacable. Le monde environnant virevoltait dans un flou humide et chaque centimètre de ses vêtements collait à son corps, diffusant un froid qui glissait dans ses os.
La lune elle-même observait, indifférente, n’offrant ni réconfort ni clarté dans le dédale tortueux des ruelles. Mais ses pieds connaissaient le chemin. L’habitude et l’instinct la guidant là où sa vision échouait. Encore quelques pas. Le batiment était proche désormais, caché quelque part dans l’obscurité. Sa devanture saccagée, rien de plus qu’un amas de bois déchiré et de verre brisé, avait été démantelé par les pillards durant les premières années du chaos. Avant que nous nous retirions sous terre.
Une croix aux néons éteints pendait en l’air comme un sinistre présage, les ampoules brisées depuis longtemps s’avan?ant cruellement comme pour mettre en garde. Elle se doutait qu’ils seraient à sa recherche, ceux qui lui avaient légué cette blessure en guise de souvenir. Ils étaient probablement là, quelque part, dans le noir.
Persévérant à travers les derniers pas, sa main vint finalement toucher la poignée et elle laissa son poids reposer sur la porte. Un bref instant de soulagement aucours duquel elle laissa s’échapper une respiration saccadée. Mais la chaleur irradiait déjà sa blessure, lui rappelant que son temps était compté.
Elle s’engouffra au travers de la porte dont le cadre ressemblait à une bouche monstrueuse où les éclats de verre y rempla?ait les dents. à l’intérieur, tout était silencieux. Un souffle s’échappa de ses poumons en feu tandis qu’elle priait que personne ne l’interrompt. Laissez-moi juste un instant.
Elle fouilla les étagères, tatant de ses doigts ensanglantés les surfaces poussiéreuses et les bo?tes de médicaments vides. C’était une quête désespérée pour tout ce qui aurait pu l’aider. Compresses, antidouleurs… n’importe quoi.
Sa main vint finalement heurter une petite bo?te en plastique, encore scellée, sous un tas abandonné. Elle décolla l’emballage d’une main tremblante d’impatience.
Des compresses.
Avec une grimace, elle remonta son haut, le tissu se libérant de la blessure avec une douleur fulgurante. L’entaille s’étendait sous ses c?tes au niveau de son rein droit, divisant profondément sa chair. Si le rein avait été touché… au moins elle aurait le second.
Le sang coulait à flot, chaud contre sa peau alors qu’il glissait le long de son jean. Elle déglutit. La vue des muscles à vif et l’ampleur terrible de la blessure la faisaient frissonner. C’est bien trop large. La peur s’empara d’elle malgré sa lutte, et des larmes froides s’échappèrent, s’écrasant sur son pantalon pourpre.
Désespérée, elle pressa la compresse sur la plaie, et le tissu devint instantanément rouge. C’est alors qu’une froide certitude l’envahit : elle allait mourir ici. Elle avait lutté si durement pendant des années, se démenant dans un monde sans pitié. Maintenant, seul le froid persistait dans son corps et plus qu’une envie ne l’habitait : l’envie de s’effondrer au sol et de s’abandonner à la douleur.
Mais c’était impossible. ?a ne peut être la fin. Elle avait été trainée dans un monde refermé sur lui-même qui ne lui avait rien appris d’autre que la débrouille, un endroit où les gens se contentaient de prendre sans relache, où les hommes n’avaient plus d’égard pour les femmes que celui porté à une ressource. Ils prétendaient se battre pour restaurer l’humanité et leur cruauté n’avait connu aucune limite, trouvant toujours une justification absurde.
Elle en avait ressenti les effets d’innombrables fois.
L’idée de restaurer l’humanité lui semblait risible. Celle-ci ne lui avait jamais rien apporté qui soit digne d’être préservé. Et selon ses quelques souvenirs, et le peu qu’elle avait appris, ?a n’avait pas été mieux auparavant.
Certes, il y avait eu quelques personnes pour lesquelles elle avait de l’amour, certaines plus chères que d’autres, et, dans une autre vie, elle les aurait peut-être emmenées avec elle. Particulièrement quand elle rêvait encore de quitter cet endroit discrètement, de s’échapper hors de portée de ceux qui s’accrochent aux vestiges corrompus d’anciens idéaux. Un passé qu’elle n’avait jamais demandé à hériter. Mais c’était trop tard maintenant.
Cette pensée réveilla en elle quelque chose de féroce, une ardeur soudaine. Le go?t du ressentiment. Je ne les laisserai pas gagner. Avec un grognement, elle se redressa, enroulant le bandage autour de sa taille et tirant de toutes ses forces. Il fallait que ?a tienne.
<hr>
Le grondement des moteurs rugissait dans la nuit tandis que de prédateurs faisceaux tranchaient l’air de leur lumière. Et même si la pluie offrait une couverture, ce n’était qu’une question de temps avant que ces lumières ne se braquent sur elle.
Elle compta au moins trois jeeps, peut-être quatre. Trop de toute fa?on. Cette partie du périmètre extérieur n’était pas bien grande ; elle devait se hater. L’adrénaline atténuait la douleur, mais chaque pas ne manquait pas de lui envoyer une vive piq?re dans son flanc. Chaque mouvement mena?ait d’élargir sa blessure, et elle serrait les lèvres, tachant de garder sa concentration. Une seule image lui venait à l’esprit, sa destination : une lourde porte verte, encastrée dans un épais béton, à quelques patés de maisons. Si compté que j’arrive à y parvenir…
Le mur qui s’étendait autour du périmètre avait été érigé avec la promesse de tenir le mal à l’extérieur. Seulement, il avait oublié de les protéger du mal terré à l’intérieur. Elle aurait pu en rire… Sa fuite était une douce ironie. Elle se faufilait au travers des gardiens même de ce lieu misérable. Qu’ils aillent se faire foutre, eux et tout ce en quoi ils croient.
Mais ils ne la laisseraient pas partir si facilement. Pas après qu’elle ait vu derrière le masque. Ils voulaient la faire taire pour de bon, enterrée avec tous leurs mensonges et leurs secrets. Et ils ne reculeraient devant rien pour y parvenir.
Des cris résonnaient dans la tempête, comme des ordres furieux portés par le vent. Encore maintenant, ils étaient déterminés à la faire échouer ; elle le sentait dans chaque commande aboyée, chaque cri désespéré, mais elle ferait tout pour leur compliquer la tache.
Je vais quitter cet enfer. Mais un murmure au fond de son esprit entamait sa volonté : la peur de courir vers le prochain.
Sa vision se brouilla au détour d’un virage. Dans la pénombre, quelque chose bougeait devant elle.
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Ses muscles se figèrent malgré la douleur, et elle plongea derrière une poubelle abimée. C’était l’un d’entre eux. Peut-être ne l’avait-il pas vue, mais il approchait dans sa direction, ses pas résonnant sur les murs de maisons détruites. Il n’y avait plus moyen de faire marche arrière, le moindre mouvement la révélerait. Mais faire comme d’habitude serait sans doute suicidaire. Je suis trop faible pour me battre.
La meilleure chose à faire était encore de rester cachée.
Elle inspira lentement, gardant son sang-froid. Un… deux… trois… à travers le déluge les bruits de pas se rapprochaient, des foulées lourdes s’abattant dans les flaques. Un… deux… trois… Une injure s’échappa, parlée à demi voix et maudissant l’averse. Un… deux… trois…
Une nouvelle vague de douleur se saisit de son corps, les dernières traces d’adrénaline s’étaient dissipées et son ventre se serra de douleur. Un… deux…
L’ombre passa devant sa cachette, disparaissant dans la brume quelques mètres plus loin. La pluie faisait scintiller une parka dont la capuche ruisselante donnait des aires de spectre à son poursuivant.
Un… Elle prépara sa prochaine action. Deux… Son appuie changea lentement. TROIS—
La douleur explosa dans son flanc. Sa vision se troubla, et un cri étranglé s’échappa malgré ses dents serrées. Le son déchira la nuit comme le cri d’un animal blessé.
“Hé !”
Elle ne regarda pas en arrière. Elle était déjà en train de courir.
<hr>
Le niveau de l’eau montait sans répit, et les courants tourbillonnaient autour de ses mollets. Chaque mouvement était une lutte. Des fragments de débris flottaient, emportés dans une course impitoyable qu’elle ne pouvait gagner.
à travers le labyrinthe de ruelles et de rues inondées, elle avait réussi à semer son poursuivant. Mais elle restait vigilante, elle savait qu’une proie trempée et blessée n’était pas difficile à traquer. Même sous cette pluie.
Elle était arrivée jusqu’ici grace à à peine plus que du courage et de la chance, mais le véritable défi se trouvait devant. Il l’attendait à la porte. D’autant que l’épuisement et la perte de sang avaient mis sa concentration à rude épreuve, et à travers les trombes d’eau, une silhouette se matérialisait au loin. Une silhouette familière.
Puis, elle parla.
Regarde dans quel état tu es… Tu as encore eu des ennuis ? demanda la voix d’une douce réprimande.
Elle sentit son c?ur faire un bond. La voix appartenait à quelqu’un de confiance. Quelqu’un qui lui avait apporté sécurité et réconfort. Quelqu’un qu’elle avait aimé, et qui était depuis longtemps disparu. Et pourtant, le mirage de cette personne se tenait là comme un écho du passé.
Une goutte de pluie la ramena à la réalité. La porte. Ce n’était plus très loin, et si elle pouvait l’atteindre… la traque serait fini. Ils n’oseraient pas la suivre au-delà, la superstition et la peur garderait même les plus audacieux éloignés. Pour eux, la porte était un symbole de corruption. Un signe du mal.
Pour elle, c’était une dernière chance. Non pas qu’elle savait à quoi s’attendre de l’autre c?té. D’aucuns parlaient de terres désolées grouillant de monstres, d’autres d’une étendue infinie de batiments détruits. Un endroit où l’espoir y était laissé pour mort. Peut-être que rien de tout cela n’était vrai, elle le saurait bien assez t?t.
Sautant par-dessus des barricades en bois, elle fut rappelée de son état. Son corps tout entier brulait, et un autre murmure traversa la tempête.
Tu devrais te reposer… Tu as l’air épuisée ma tendre… La voix était douce, enj?leuse.
Laisse-moi tranquille. C’était une cruelle ironie. Elle avait autrefois aspiré au contraire. Elle se souvenait encore de la douleur du dernier matin, lorsqu’elle se réveilla dans un lit froid et vide, une odeur de coco persistant encore dans les draps. Une ultime dispute la veille au soir avait scellé un accord tacite, comme une signature sur des papiers de divorce. Une dernière danse solitaire.
C’est là qu’elle réalisa que les moteurs avaient été coupés. Un lourd silence pesait sur les rues. Elle s’accroupit et progressa dans l’ombre. La porte était là, juste en face.
Depuis son sac, ses doigts tirèrent un outil rouillé d’une pochette latérale. Elle le glissa dans sa manche pour préparer son dernier recours. Sans sa blessure lancinante, elle aurait peut-être sprinté jusqu’à la porte et esquivé l’embuscade. Mais maintenant, il n’y avait plus qu’une seule issue.
Levant les mains vers le ciel, elle s’avan?a nonchalamment ; ils devaient croire qu’elle pouvait encore se battre.
“Je sais que je suis pris au piège, cria-t-elle. Arrêtons de jouer à ce petit jeu, et parlons.”
Des silhouettes se déplacèrent dans le noir, et bient?t elle les vit émerger d’un pas prudent. Même dans son état actuel, abattue et désarmée, leur peur était palpable. Ils me craignent toujours, pensa-t-elle satisfaite.
“Nous étions persuadé que tu continuerais à fuir, une voix s’échappa du groupe, grave et moqueuse.”
Briggs.
Sa machoire se serra. Elle ne s’était pas attendue à le voir ici. Le souvenir de leur dernière rencontre était encore vif. Et pourtant il se tenait là : celui qui avait amorcé sa chute.
“Non, j’arrête de fuir, annon?a-t-elle en faisant un geste vers son c?té, où le sang imprégnait son haut déchiré.”
Un sourire illumina le visage de Briggs, formant une expression qu’elle avait autrefois trouvé charmante, mais qui la remplissait désormais de dégo?t. “Je m’excuse de la tournure qu’ont pris les événements, dit-il d’une fausse sincérité, puis il fit un signe de tête à l’un de ses hommes.
Maitrisez-là.”
Un jeune homme frêle aux cheveux roux s’approcha, une incertitude per?ant son regard. Parfait. C’était la première erreur de Briggs, il aurait d? envoyer quelqu’un de plus fort, de plus confiant. Au lieu de cela, il avait envoyé un enfant.
Le gar?on tira une corde de sa ceinture et la fit glisser dans ses mains tremblantes. Elle soutint son regard, c’était le moment qu’elle préférait : la joute.
Quand il arriva à son niveau, elle frappa. Sa main se précipita vers le cou exposé, et la lame rouillée jaillit de sa manche. En un clin d’?il, elle s’était glissée derrière lui, lui plaquant le bras derrière le dos. La peur avait submergé le gar?on et il résistait à peine.
Elle se pencha plus près et murmura à son oreille : “Reste avec moi mon beau. On va danser un peu.”
Le sourire de Briggs avait quitté son visage, remplacé par une expression colérique. Ses hommes de main s’agitaient autour, mal à l’aise, serrant leurs armes comme si elles étaient des boucliers.
Ce fut à elle de sourire. Elle les contourna avec un regard jouissant de leur hésitation.
“Tout doux, déclara Briggs, d’une voix cherchant le calme. Tu devrais nous suivre, on peut encore faire un marché.”
Il est bien trop tard pour cela.
Briggs toisa sa blessure. “Dans ton état, tu n’iras pas bien loin. Olivia nous a demandé de te ramener… saine et sauve.”
Olivia. Le nom la transper?a comme une lame glaciale. Mais elle ne se laisserait pas avoir par de telles manigances. Pas cette fois. Elle recula d’un pas, resserrant son étreinte sur le gar?on et s’assurant que le couteau était suffisamment près pour le faire se tortiller. Le rouquin scrutait ses camarades à la recherche d’un plan, ou d’un signe qu’ils feraient quelque chose. Au lieu de ?a ils se contentèrent d’observer, paralysés par l’indécision.
“Lache la corde, mon gar?on, ordonna-t-elle. Et ton couteau également, peut être que comme ?a je ne te trancherai pas la gorge.”
Il s’exécuta, laissant les deux tomber au sol.
“Quand je te bousculerai, tu vas courir. Tout droit vers tes petits copains. Entendu ?”
Il hocha la tête, le visage pale de peur.
“Ravie de t’avoir connu Briggs, hurla-t-elle avec dédain. J’espère que tu rêveras de mon retour.”
En poussant légèrement, elle libéra l’otage. Il trébucha, puis se précipita vers les autres comme un brave petit soldat. Sans perdre plus longtemps, elle ramassa les objets abandonnés et bondit vers la porte. La poignée était glacée sous sa main, mais il restait une dernière chose à faire avant. Le dernier acte.
Elle pivota sur elle-même. “Demandez-lui, cria-t-elle aux sbires de Briggs, demandez-lui comment ils savent ce qu’il y a au dehors !”
Son dernier méfait accompli, la porte couina. Elle s’avan?a dans l’obscurité, les voix derrière elle s’estompant, englouties par le silence. L’intérieur l’accueillait. Enfin au sec. Sa tête fut alors agitée d’une violente fièvre, les battements de son c?ur résonnant dans ses tympans. Elle tituba à la recherche d’un soutien et ses doigts rencontrèrent la pierre.
Elle glissa le long d’un mur humide et froid alors que ses jambes cédaient, et s’effondra au sol, à peine consciente de l’impact.
Je l’ai fait, elle ricana.
Allongée sur le béton frais, son esprit s’envola enfin. Une chaleur familière émergeait de sa fatigue, et l’odeur de coco flottait dans l’air. Le contact de Sa main et une vague de tristesse.
Et puis, un rêve.
***