《Whimpers of the Light [French Version]》
01 - La Maison
Partie 1
And I will show you something different from either
Your shadow at morning, striding behind you
Or your shadow at evening rising to meet you;
I will show you fear in a handful of dust.
¡ª
¡°The Wasteland¡±, T.S. Eliot
Chapitre 1
~ La Maison ~
De l¨¦gers flocons flottaient autour de lui, leurs couches ¨¦paisses effa?ant les signes distinctifs d¡¯un chaos d¨¦laiss¨¦. Il y avait comme un ordre dans leurs mouvements, comme un rythme dans leur flux. Ou peut-¨ºtre n¡¯¨¦tait-ce que lui. Le produit d¡¯une imagination qui cherchait une structure ¨¤ laquelle se rattacher.
Ses bottes vinrent froisser la neige, chaque pas la compactant en un rappel de sa pr¨¦sence. Une piste qu¡¯il n¡¯aimait gu¨¨re laisser derri¨¨re, mais il avait foi qu¡¯elle serait bient?t recouverte et son chemin oubli¨¦. Il tourna plut?t son attention vers une batisse plus loin. Une vieille maison en briques batie sur deux ¨¦tages et dont les poutres apparentes lui constituaient comme des c?tes bris¨¦es.
Le silence r¨¦gnait. Tout dans cette ville ¨¦tait soit mort soit mourant. Seules remuaient les d¨¦licates taches blanches qui venaient s¡¯¨¦craser sur les fen¨ºtres. Ces derni¨¨res avaient ¨¦t¨¦ barricad¨¦es il y a bien longtemps, vestige d¡¯une vague de d¨¦sespoir, une folie qui avait contraint un grand nombre ¨¤ se r¨¦fugier chez eux, attendant que la fin vienne. Mais jamais elle n¡¯¨¦tait venue.
Ce n¡¯avait ¨¦t¨¦ que le d¨¦but d¡¯un long tourment.
Malgr¨¦ l¡¯¨¦tat de la maison, une porte solide en gardait toujours l¡¯entr¨¦e. C¡¯¨¦tait plut?t bon signe. Peut-¨ºtre qu¡¯il resterait des ressources ¨¤ l¡¯int¨¦rieur. Il y a toujours une chance. Mais celle-ci ¨¦tait bien souvent faible.
Il marqua son chemin vers la porte et l¡¯ouvrit patiemment, scrutant l¡¯ouverture ¨¤ la recherche du moindre mouvement. Mais rien ne se jeta sur lui. Tout demeurait immobile. Satisfait, il alluma sa lampe torche, le blanc faisceau tra?ant un chemin dans la p¨¦nombre. Le temps avait us¨¦ la pi¨¨ce, mais il pouvait encore y ressentir une impression de confort.
Non loin, un canap¨¦ d¨¦cr¨¦pit gisait face ¨¤ une chemin¨¦e sans vie. Il pouvait presque l¡¯imaginer. Un feu cr¨¦pitant, une chaleur diffus¨¦e. Mais il n¡¯avait rien qu¡¯il puisse br?ler. Rien de plus que des pens¨¦es futiles.
Il ferma la porte derri¨¨re lui.
Une l¨¦g¨¨re poussi¨¨re flottait dans l¡¯air, chaque particule fuyant alors qu¡¯il s¡¯avan?ait. La lumi¨¨re captait la brume pour la transformer en un mur scintillant, de quoi parasiter sa vision. Il coupa alors la torche et attendit que ses yeux s¡¯habituent.
La maison ralait dans le silence, le poids du vent s¡¯engouffrant dans des fissures ¨¤ l¡¯¨¦tage. Cela donnait presque l¡¯illusion qu¡¯elle ¨¦tait encore vivante. Qu¡¯elle abritait encore en son sein la douceur d¡¯une famille, et le r¨¦confort insidieux d¡¯un lieu o¨´ vivre. Mais s¡¯il restait encore quelque chose cach¨¦e dans ses entrailles, elle n¡¯avait pas l¡¯envie de le d¨¦voiler. Elle attendait.
Lui aussi attendait, ¨¦coutant la maison respirer en attendant que des formes ¨¦mergent ¨¤ nouveau de l¡¯ombre. Sa vision restaur¨¦e, il s¡¯agita de nouveau. Son corps connaissait la routine. Pi¨¨ce par pi¨¨ce, il fouilla. Balayant chaque recoin d¡¯une m¨¦moire musculaire ; le dos toujours tourn¨¦ vers les lieux d¨¦j¨¤ v¨¦rifi¨¦s.
D¡¯un escalier il atteint l¡¯¨¦tage sup¨¦rieur. Poutres bris¨¦es et fen¨ºtres en miettes laissaient entrer les lueurs du jour, comme pour rappeler ce qu¡¯aurait pu ¨ºtre cet endroit. La poussi¨¨re et la neige eux jonchaient le sol, et les ¨¦chos d¡¯une vie r¨¦volue persistaient dans quelque relique abandonn¨¦e. Des photos aux visages il y a longtemps effac¨¦es, des livres aux histoires jamais plus racont¨¦es, et des jouets abandonn¨¦s aux d¨¦combres.
Il n¡¯y avait l¨¤ rien de surprenant. Rien de pr¨¦cieux ou de vivant dans ce mus¨¦e d¡¯un monde perdu.
Depuis la chambre principale, la ville s¡¯¨¦tendait en contrebas, enfouie sous son frais manteau. ¨¤ cette ¨¦poque de l¡¯ann¨¦e, elle ressemblait presque ¨¤ ce qu¡¯elle fut autrefois. Une ¨¦tendue infinie de b¨¦ton et de m¨¦tal sans presqu¡¯aucune verdure. Une vaste mer de pierre. Un monument ¨¦rig¨¦ ¨¤ l¡¯orgueil de l¡¯humanit¨¦ qui s¡¯effondrait d¨¦sormais sous le poids du temps.
Autrefois la ville ¨¦tait plus haute. Plus aiguis¨¦e. Ses tours d¨¦fiant le ciel aujourd¡¯hui bris¨¦es dans des angles arrondis par des ann¨¦es d¡¯usure et de n¨¦gligence.
Un jour il n¡¯en restera plus que des d¨¦combres.
Il chassa la pens¨¦e ; il y avait encore des portes ¨¤ s¨¦curiser. C¡¯¨¦tait sa routine, de les ouvrir en dernier. C¡¯est plus s?r ainsi. En redescendant, il avan?a avec la m¨ºme d¨¦termination, sachant fort bien que m¨ºme dans ce monde ¨¤ l¡¯apparence vide, la prudence le maintenait en vie.
Quand vint la derni¨¨re porte, quelque chose l¡¯inqui¨¦ta : un escalier plongeait dans un puit de t¨¦n¨¨bres, mais c¡¯¨¦tait l¡¯odeur qui le frappa en premier. Un m¨¦lange maladif de pourriture et d¡¯abandon. Un m¨¦lange qui prit forme alors qu¡¯il descendait. L¡¯odeur de la mort.
Trois carcasses gisaient sur le sol, leurs os per?ant une peau d¨¦chir¨¦e. Le premier appartenait ¨¤ une femme, grande et mince. Peut-¨ºtre qu¡¯elle avait ¨¦t¨¦ belle. D¡¯une ¨¦trange mani¨¨re, elle l¡¯¨¦tait encore. Sa robe collait au sol et son tissu ¨¦tait parsem¨¦ de taches de moisissure qui florissaient telles de grotesques fleurs. Elles marquaient la premi¨¨re ¨¦tape d¡¯une infection grandissante.
Les deux autres corps ¨¦taient probablement masculins, m¨ºme si c¡¯¨¦tait toujours plus dur de juger lorsque la chair avait fondu. L¡¯un avait les proportions d¡¯un enfant, ¨¦tal¨¦ sur une chaise en bois, la t¨ºte pench¨¦e comme s¡¯il dormait. L¡¯autre reposait affal¨¦ sur le plancher, une main squelettique serrant le m¨¦tal d¡¯une poign¨¦e enfonc¨¦e dans le sol.
La pi¨¨ce ¨¦tait une cave carr¨¦e ¨¤ l¡¯odeur renferm¨¦e. Des ¨¦tag¨¨res en bois longeaient le mur, portant toujours sur elles des bouteilles poussi¨¦reuses, dont certaines avaient depuis longtemps laiss¨¦ ¨¦chapper leur contenu. Comme leurs propri¨¦taires. S¡¯agenouillant, il fouilla poches et ceintures, cherchant tout ce qui pouvait ¨ºtre utile et qui n¡¯aurait plus d¡¯int¨¦r¨ºt pour eux.
Ils s¡¯agissaient sans doute de civils, mais la cause de leur mort demeurait incertaine. Non pas qu¡¯elle avait un quelconque int¨¦r¨ºt. Ils ¨¦taient morts voil¨¤ tout, comme tous les autres il y a de ?a des ann¨¦es.
¨¦trangement, il se sentait toujours plus seul en pr¨¦sence des morts. Leurs corps sans vie coinc¨¦s entre l¡¯ancien monde et le nouveau, comme un rappel qu¡¯il n¡¯appartenait lui-m¨ºme ¨¤ aucun. Mais il avait renonc¨¦ ¨¤ tout sentiment d¡¯appartenance depuis un certain temps. Seul comptait le prochain objectif. La prochaine raison de continuer.
Ensure your favorite authors get the support they deserve. Read this novel on Royal Road.
Et puisque les corps n¡¯en propos¨¨rent pas, il se tourna vers la poign¨¦e.
Une couche de poussi¨¨re recouvrait les bords d¡¯une trappe laiss¨¦e ¨¤ l¡¯abandon mais toujours l¨¤. Elle aussi attendait. Il poussa le corps sur le c?t¨¦ et ses doigts abim¨¦s essuy¨¨rent la crasse jusqu¡¯¨¤ retrouver le bois sombre qui s¡¯¨¦tendait dessous.
Un craquement soudain figea sa main.
Ce n¡¯¨¦tait pas seulement le bruit du vent. Pas seulement le bruit de la maison qui s¡¯affaissait. C¡¯¨¦tait des pas lents et d¨¦lib¨¦r¨¦s traversant l¡¯¨¦tage sup¨¦rieur, fouillant la maison d¡¯un rythme mesur¨¦. Tout comme il avait pu lui m¨ºme le faire. Ils ont suivi les traces.
Il ¨¦valua ses options avant d¡¯agir. Remonter ¨¤ l¡¯¨¦tage signifierait avoir ¨¤ se battre ; l¡¯escalier le m¨¨nerait in¨¦vitablement droit vers la lame d¡¯un couteau. Ou pire, vers une arme ¨¤ feu tendue au bras d¡¯un homme en attente. Non. De plusieurs. Davantage de pas avaient rejoint les premiers et deux paires distinctes erraient maintenant au-dessus de sa t¨ºte. L¡¯envie de disparaitre par-del¨¤ la trappe devenait chaque seconde plus tentante. Se battre n¡¯en voudrait pas la peine. Pas si pr¨¨s de la ville.
Il for?a la trappe, tachant d¡¯en limiter le bruit. Sa torche s¡¯¨¦claira et il balaya la lumi¨¨re en contrebas. Elle r¨¦v¨¦la un tunnel ¨¦troit et humide grav¨¦ dans le b¨¦ton qui s¡¯¨¦tendait au-del¨¤ de l¡¯obscurit¨¦. Un endroit id¨¦al pour dispara?tre sans laisser de trace.
Sans un bruit, il se laissa tomber dans l¡¯inconnu.
Ses bottes en cuir tapotaient ¨¤ travers une fine couche d¡¯eau, le bruit r¨¦sonnant d¡¯une force aga?ante dans l¡¯espace confin¨¦. Lorsque les intrus trouveraient la trappe, il fallait qu¡¯il soit le plus loin possible en dehors de leur port¨¦e, aussi loin que cette maudite galerie le porterait.
En continuant sa route, il esp¨¦ra que son instinct ¨¦tait le bon et que ce couloir ne le trahirait pas avec une impasse. Autrefois, des tunnels serpentaient ¨¤ travers la ville comme des lignes de vie, des art¨¨res vibrantes d¡¯activit¨¦. ¨¤ l¡¯¨¦poque o¨´ le sol fourmillait encore d¡¯¨¦nergie, il les avait connus presque par c?ur. ¨¤ pr¨¦sent, ce n¡¯¨¦taient plus que des veines ass¨¦ch¨¦es, vides et silencieuses. Vides ¨¤ l¡¯exception des choses qui en avait fait leur refuge. Des choses qu¡¯il pr¨¦f¨¦rait laisser tranquille.
Ce tunnel-l¨¤, cependant, semblait diff¨¦rent. Construit avec un but au-del¨¤ du commun, un dessein oubli¨¦ avec les ann¨¦es. Mais pour lui, le seul dessein qui importait ¨¦tait de trouver une sortie. Id¨¦alement, une qui l¡¯emm¨¨nerait aux abords de la ville avant la tomb¨¦e de la nuit. Avant que le cr¨¦puscule ne gagne chaque recoin des ruines.
Pourtant le tunnel s¡¯¨¦tendait sans signe de s¡¯arr¨ºter, donnant au flot de pas et de respirations un rythme monotone. Le temps semblait s¡¯¨¦tendre jusqu¡¯¨¤ ce qu¡¯enfin une forme apparaisse devant lui. Un mur s¨¦parant le couloir en deux passages. Ni panneau ni indice n¡¯indiquait la bonne route, alors il paria sur la gauche, effleurant des doigts l¡¯humide mur ¨¤ sa droite.
C¡¯est apr¨¨s quelque temps, que sa lampe torche capta quelque chose de nouveau : de minuscules particules qui dansaient dans l¡¯air. Cette fois, ce n¡¯¨¦tait pas de la poussi¨¨re.
Des spores.
Sonc c?ur bondit et d¡¯un geste r¨¦p¨¦t¨¦, il laissa tomber son sac ¨¤ dos. Ses doigts vinrent secouer le contenu ¨¤ la recherche d¡¯un masque. Chaque pr¨¦cieuse seconde d¨¦filait alors qu¡¯il retenait sa respiration.
Lorsqu¡¯il le trouva, il enfila le masque ¨¤ gaz, scellant sur sa t¨ºte le rempart vital avant de prendre une longue inspiration.
Il avait commis une erreur. Celle d¡¯entrer dans la maison.
Il aurait d? se douter qu¡¯elle avait ¨¦t¨¦ d¨¦pouill¨¦e de toute ressource ; les pillards avaient ratiss¨¦ la plupart des recoins de ces terres depuis longtemps. La ville n¡¯¨¦tait plus qu¡¯une carcasse vide, un cimeti¨¨re de d¨¦bris et d¡¯ossements poussi¨¦reux. Chaque fouille ¨¦tait un pari risqu¨¦. Un danger trop grand pour une r¨¦compense trop faible. Et pourtant, il ne semblait pouvoir s¡¯arr¨ºter. Ne rien tenter c¡¯¨¦tait s¡¯assurer d¡¯une mort lente ; essayer, m¨ºme avec le risque, c¡¯¨¦tait comme vivre. La survie exigeait le pari.
Ces derniers temps, la chance lui avait souri. Quelques trouvailles ces derni¨¨res semaines rendues possibles par l¡¯approche de l¡¯hiver. Car avec le froid, un calme ¨¦trange s¡¯¨¦tendait sur la ville, et ainsi il pouvait se permettre d¡¯agir autrement. De tenter des choses auxquelles il aurait autrement renonc¨¦. Grace ¨¤ ?a il avait d¨¦nich¨¦ des conserves, de quoi tenir quinze jours avec un rationnement rigoureux. Et un stock de batteries, la plupart corrod¨¦es, mais certaines tenaient encore la charge.
?a avait ¨¦t¨¦ juste assez pour lui donner un avant-go?t de possibilit¨¦s, et raviver son addiction. C¡¯¨¦tait sans doute pour ?a que la maison avait attir¨¦ son attention. Je pensais gagner de nouveau.
D¡¯autant que sans ses paris pr¨¦c¨¦dents, la situation aurait ¨¦t¨¦ bien diff¨¦rente : perdu dans le noir sans torche pour l¡¯¨¦clairer. Il remerciait le ciel que ?a ne soit pas le cas, m¨ºme s¡¯il ne croyait en aucune entit¨¦ divine. Il aimait seulement faire semblant. Cela donnait un sens ¨¤ ce jeu de hasard. Et, debout dans le tunnel obscur, il r¨¦alisa que ses mains tremblaient d¡¯impatience pour la prochaine mise.
Son souffle saccad¨¦ embuait le verre de son masque. Le tunnel semblait vouloir l¡¯aveugler, le pi¨¦ger, si bien que les spores s¡¯¨¦paissirent autour de lui. Sa lampe peinait ¨¤ percer la brume, r¨¦duisant sa visibilit¨¦ ¨¤ quelques m¨¨tres. Mais ici il ne pouvait risquer l¡¯¨¦teindre, jamais ses yeux ne pourraient s¡¯habituer ¨¤ une telle obscurit¨¦.
Chaque nerf ¨¦tait en alerte, chaque muscle tendu, son ou? tachant de compenser le manque de vision. Et c¡¯est alors qu¡¯il l¡¯entendit. Un l¨¦ger grattement rythmique se m¨ºlant au ruissellement de l¡¯eau.
Quelque chose se pr¨¦cipitait sur le sol avec un l¨¦ger couinement.
Rien qu¡¯un rat. Un frisson familier le parcourut. Les rats ¨¦taient devenus rares, leur nombre diminuant chaque saison. Puisque la source de leur nourriture avait disparu il y a longtemps, et que les survivants refusaient de partager, sans doute mourraient-ils de faim. Du moins, c¡¯¨¦tait sa th¨¦orie. L¡¯une d¡¯entre elles tout du moins. L¡¯autre impliquait que quelque chose les chassait jusqu¡¯¨¤ extinction. Une possibilit¨¦ bien moins r¨¦jouissante.
Aussi vite qu¡¯il ¨¦tait apparu, le rongeur avait disparu dans l¡¯obscurit¨¦. Les murs se resserraient, et il sentit sa concentration faillir. Il d¨¦testait cette sensation. La perte de contr?le. Le contr?le c¡¯¨¦tait la survie. Des pas soigneusement choisis et des d¨¦cisions calcul¨¦es. La recette d¡¯une vie gard¨¦e. Mais ici-bas, les choix ne lui appartenaient pas enti¨¨rement.
Pendant des ann¨¦es, il s¡¯¨¦tait accroch¨¦ ¨¤ ses r¨¨gles et ¨¤ ses dures le?ons, mais l¡¯ironie ne lui ¨¦chappait pas : il n¡¯avait jamais ¨¦tait aux manettes.
M¨ºme ¨¤ l¡¯¨¦poque, sa vie suivait un chemin trac¨¦ par d¡¯autres. Un avenir trac¨¦ par ses parents, comme on pose des pierres sur un chemin.
La biologie. C¡¯est ce qu¡¯ils avaient sugg¨¦r¨¦. Une discipline s?re et raisonnable. Alors il avait pass¨¦ des ann¨¦es dans des amphith¨¦atres avant la fin, suivant des professeurs gu¨¨re soucieux d¡¯enseigner et des ¨¦tudiants gu¨¨re soucieux d¡¯¨¦couter. Il avait ¨¦t¨¦ plus attentif que d¡¯autres simplement parce que c¡¯¨¦tait mieux que de rester sans rien faire. Et pourtant, rien de ce qu¡¯il avait appris n¡¯avait eu d¡¯importance lorsque tout s¡¯¨¦tait effondr¨¦. Ni s?r ni raisonnable.
C¡¯est l¨¤ qu¡¯il avait rencontr¨¦ sa copine, quelqu¡¯un pour ¨¦gayer sa routine monotone. Copine. Le mot sonnait comme une relique d¡¯une langue ancienne, un terme plus absurde que jamais.
¨¤ l¡¯¨¦poque, elle avait pris toutes les d¨¦cisions aussi facilement qu¡¯il les suivait. Les d¨¦tails s¡¯estompaient mais la chaleur demeurait : l¡¯¨¦cho fantomatique de son rire ; le rythme d¡¯une chanson estivale jouant dans sa voiture. Des souvenirs ternis par le temps. Elle ¨¦tait morte, probablement. Et c¡¯¨¦tait sans doute mieux ainsi.
Il avait cess¨¦ de penser ¨¤ elle par son nom, ?a aussi avait fondu comme la cire d¡¯une bougie. ¨¤ la place il la nommait Soleil parce qu¡¯il avait besoin d¡¯un surnom quand il pensait ¨¤ elle, et que ces souvenirs ¨¦taient chaleureux et brillants.
Ses pens¨¦es furent interrompues.
Le faisceau de la torche avait capt¨¦ le contour d¡¯une chose m¨¦tallique : une ¨¦chelle, rouill¨¦e et d¨¦form¨¦e. Elle ¨¦tait ancr¨¦e dans le mur et menait vers le haut. Il esp¨¦rait qu¡¯elle m¨¨nerait ¨¤ la surface.
Son pouls acc¨¦l¨¦ra dans un rare ¨¦lan d¡¯espoir, et il effleura le m¨¦tal avec ses gants. La rouille s¡¯effritait mais l¡¯¨¦chelle semblait solide. Bient?t, il serait dehors.
Quelque chose bougea.
Un l¨¦ger mouvement dans sa vision p¨¦riph¨¦rique. La torche balaya le tunnel.
Elle se tenait l¨¤. Enorme.
Une silhouette ¨¤ quelques m¨¨tres de lui. Grande et en attente. Elle avait une allure humano?de, mais ses bras ¨¦taient trop longs. Ils trainaient presque au sol. Sa chair humide et pale luisait sous la lumi¨¨re. Gonfl¨¦e et rosatre. L¡¯air autour de la cr¨¦ature bougeait ¨¤ chacune de ses respirations laborieuses, sa poitrine haletant par ¨¤-coups irr¨¦guliers.
Paralys¨¦, il fixait les yeux noirs et creux de la chose : vides comme les tunnels eux-m¨ºmes, mais toujours attentifs. Une terreur primitive le submergea, grouillant dans ses veines. Puis, un raclement se fit entendre, comme un man¨¨ge qui s¡¯arr¨ºte.
Les articulations de la cr¨¦ature craqu¨¨rent quand elle bondit.
Merde.
Dans l¡¯obscurit¨¦ du tunnel, la pens¨¦e soudaine de la lueur du Soleil lui traversa l¡¯esprit, les respirations rauques s¡¯approchant chaque seconde. J¡¯ai pris la gauche.
Il aurait pr¨¦f¨¦r¨¦ tourner ¨¤ droite.
***
02 - De la Pluie et Du Sang
Chapitre 2
~ De la Pluie et Du Sang~
Une douleur vive brulait ¨¤ chaque pas ; la chaleur du sang s¡¯impr¨¦gnant dans des v¨ºtements d¨¦chir¨¦s, et des doigts luisants d¡¯un ¨¦pais flux.
Elle courrait ¨¤ travers les rues, la pluie fouettant sa peau avec une force implacable. Le monde environnant virevoltait dans un flou humide et chaque centim¨¨tre de ses v¨ºtements collait ¨¤ son corps, diffusant un froid qui glissait dans ses os.
La lune elle-m¨ºme observait, indiff¨¦rente, n¡¯offrant ni r¨¦confort ni clart¨¦ dans le d¨¦dale tortueux des ruelles. Mais ses pieds connaissaient le chemin. L¡¯habitude et l¡¯instinct la guidant l¨¤ o¨´ sa vision ¨¦chouait. Encore quelques pas. Le batiment ¨¦tait proche d¨¦sormais, cach¨¦ quelque part dans l¡¯obscurit¨¦. Sa devanture saccag¨¦e, rien de plus qu¡¯un amas de bois d¨¦chir¨¦ et de verre bris¨¦, avait ¨¦t¨¦ d¨¦mantel¨¦ par les pillards durant les premi¨¨res ann¨¦es du chaos. Avant que nous nous retirions sous terre.
Une croix aux n¨¦ons ¨¦teints pendait en l¡¯air comme un sinistre pr¨¦sage, les ampoules bris¨¦es depuis longtemps s¡¯avan?ant cruellement comme pour mettre en garde. Elle se doutait qu¡¯ils seraient ¨¤ sa recherche, ceux qui lui avaient l¨¦gu¨¦ cette blessure en guise de souvenir. Ils ¨¦taient probablement l¨¤, quelque part, dans le noir.
Pers¨¦v¨¦rant ¨¤ travers les derniers pas, sa main vint finalement toucher la poign¨¦e et elle laissa son poids reposer sur la porte. Un bref instant de soulagement aucours duquel elle laissa s¡¯¨¦chapper une respiration saccad¨¦e. Mais la chaleur irradiait d¨¦j¨¤ sa blessure, lui rappelant que son temps ¨¦tait compt¨¦.
Elle s¡¯engouffra au travers de la porte dont le cadre ressemblait ¨¤ une bouche monstrueuse o¨´ les ¨¦clats de verre y rempla?ait les dents. ¨¤ l¡¯int¨¦rieur, tout ¨¦tait silencieux. Un souffle s¡¯¨¦chappa de ses poumons en feu tandis qu¡¯elle priait que personne ne l¡¯interrompt. Laissez-moi juste un instant.
Elle fouilla les ¨¦tag¨¨res, tatant de ses doigts ensanglant¨¦s les surfaces poussi¨¦reuses et les bo?tes de m¨¦dicaments vides. C¡¯¨¦tait une qu¨ºte d¨¦sesp¨¦r¨¦e pour tout ce qui aurait pu l¡¯aider. Compresses, antidouleurs¡ n¡¯importe quoi.
Sa main vint finalement heurter une petite bo?te en plastique, encore scell¨¦e, sous un tas abandonn¨¦. Elle d¨¦colla l¡¯emballage d¡¯une main tremblante d¡¯impatience.
Des compresses.
Avec une grimace, elle remonta son haut, le tissu se lib¨¦rant de la blessure avec une douleur fulgurante. L¡¯entaille s¡¯¨¦tendait sous ses c?tes au niveau de son rein droit, divisant profond¨¦ment sa chair. Si le rein avait ¨¦t¨¦ touch¨¦¡ au moins elle aurait le second.
Le sang coulait ¨¤ flot, chaud contre sa peau alors qu¡¯il glissait le long de son jean. Elle d¨¦glutit. La vue des muscles ¨¤ vif et l¡¯ampleur terrible de la blessure la faisaient frissonner. C¡¯est bien trop large. La peur s¡¯empara d¡¯elle malgr¨¦ sa lutte, et des larmes froides s¡¯¨¦chapp¨¨rent, s¡¯¨¦crasant sur son pantalon pourpre.
D¨¦sesp¨¦r¨¦e, elle pressa la compresse sur la plaie, et le tissu devint instantan¨¦ment rouge. C¡¯est alors qu¡¯une froide certitude l¡¯envahit : elle allait mourir ici. Elle avait lutt¨¦ si durement pendant des ann¨¦es, se d¨¦menant dans un monde sans piti¨¦. Maintenant, seul le froid persistait dans son corps et plus qu¡¯une envie ne l¡¯habitait : l¡¯envie de s¡¯effondrer au sol et de s¡¯abandonner ¨¤ la douleur.
Mais c¡¯¨¦tait impossible. ?a ne peut ¨ºtre la fin. Elle avait ¨¦t¨¦ train¨¦e dans un monde referm¨¦ sur lui-m¨ºme qui ne lui avait rien appris d¡¯autre que la d¨¦brouille, un endroit o¨´ les gens se contentaient de prendre sans relache, o¨´ les hommes n¡¯avaient plus d¡¯¨¦gard pour les femmes que celui port¨¦ ¨¤ une ressource. Ils pr¨¦tendaient se battre pour restaurer l¡¯humanit¨¦ et leur cruaut¨¦ n¡¯avait connu aucune limite, trouvant toujours une justification absurde.
Elle en avait ressenti les effets d¡¯innombrables fois.
L¡¯id¨¦e de restaurer l¡¯humanit¨¦ lui semblait risible. Celle-ci ne lui avait jamais rien apport¨¦ qui soit digne d¡¯¨ºtre pr¨¦serv¨¦. Et selon ses quelques souvenirs, et le peu qu¡¯elle avait appris, ?a n¡¯avait pas ¨¦t¨¦ mieux auparavant.
Certes, il y avait eu quelques personnes pour lesquelles elle avait de l¡¯amour, certaines plus ch¨¨res que d¡¯autres, et, dans une autre vie, elle les aurait peut-¨ºtre emmen¨¦es avec elle. Particuli¨¨rement quand elle r¨ºvait encore de quitter cet endroit discr¨¨tement, de s¡¯¨¦chapper hors de port¨¦e de ceux qui s¡¯accrochent aux vestiges corrompus d¡¯anciens id¨¦aux. Un pass¨¦ qu¡¯elle n¡¯avait jamais demand¨¦ ¨¤ h¨¦riter. Mais c¡¯¨¦tait trop tard maintenant.
Cette pens¨¦e r¨¦veilla en elle quelque chose de f¨¦roce, une ardeur soudaine. Le go?t du ressentiment. Je ne les laisserai pas gagner. Avec un grognement, elle se redressa, enroulant le bandage autour de sa taille et tirant de toutes ses forces. Il fallait que ?a tienne.
Le grondement des moteurs rugissait dans la nuit tandis que de pr¨¦dateurs faisceaux tranchaient l¡¯air de leur lumi¨¨re. Et m¨ºme si la pluie offrait une couverture, ce n¡¯¨¦tait qu¡¯une question de temps avant que ces lumi¨¨res ne se braquent sur elle.
Elle compta au moins trois jeeps, peut-¨ºtre quatre. Trop de toute fa?on. Cette partie du p¨¦rim¨¨tre ext¨¦rieur n¡¯¨¦tait pas bien grande ; elle devait se hater. L¡¯adr¨¦naline att¨¦nuait la douleur, mais chaque pas ne manquait pas de lui envoyer une vive piq?re dans son flanc. Chaque mouvement mena?ait d¡¯¨¦largir sa blessure, et elle serrait les l¨¨vres, tachant de garder sa concentration. Une seule image lui venait ¨¤ l¡¯esprit, sa destination : une lourde porte verte, encastr¨¦e dans un ¨¦pais b¨¦ton, ¨¤ quelques pat¨¦s de maisons. Si compt¨¦ que j¡¯arrive ¨¤ y parvenir¡
Le mur qui s¡¯¨¦tendait autour du p¨¦rim¨¨tre avait ¨¦t¨¦ ¨¦rig¨¦ avec la promesse de tenir le mal ¨¤ l¡¯ext¨¦rieur. Seulement, il avait oubli¨¦ de les prot¨¦ger du mal terr¨¦ ¨¤ l¡¯int¨¦rieur. Elle aurait pu en rire¡ Sa fuite ¨¦tait une douce ironie. Elle se faufilait au travers des gardiens m¨ºme de ce lieu mis¨¦rable. Qu¡¯ils aillent se faire foutre, eux et tout ce en quoi ils croient.
Mais ils ne la laisseraient pas partir si facilement. Pas apr¨¨s qu¡¯elle ait vu derri¨¨re le masque. Ils voulaient la faire taire pour de bon, enterr¨¦e avec tous leurs mensonges et leurs secrets. Et ils ne reculeraient devant rien pour y parvenir.
Des cris r¨¦sonnaient dans la temp¨ºte, comme des ordres furieux port¨¦s par le vent. Encore maintenant, ils ¨¦taient d¨¦termin¨¦s ¨¤ la faire ¨¦chouer ; elle le sentait dans chaque commande aboy¨¦e, chaque cri d¨¦sesp¨¦r¨¦, mais elle ferait tout pour leur compliquer la tache.
Je vais quitter cet enfer. Mais un murmure au fond de son esprit entamait sa volont¨¦ : la peur de courir vers le prochain.
Sa vision se brouilla au d¨¦tour d¡¯un virage. Dans la p¨¦nombre, quelque chose bougeait devant elle.
This book was originally published on Royal Road. Check it out there for the real experience.
Ses muscles se fig¨¨rent malgr¨¦ la douleur, et elle plongea derri¨¨re une poubelle abim¨¦e. C¡¯¨¦tait l¡¯un d¡¯entre eux. Peut-¨ºtre ne l¡¯avait-il pas vue, mais il approchait dans sa direction, ses pas r¨¦sonnant sur les murs de maisons d¨¦truites. Il n¡¯y avait plus moyen de faire marche arri¨¨re, le moindre mouvement la r¨¦v¨¦lerait. Mais faire comme d¡¯habitude serait sans doute suicidaire. Je suis trop faible pour me battre.
La meilleure chose ¨¤ faire ¨¦tait encore de rester cach¨¦e.
Elle inspira lentement, gardant son sang-froid. Un¡ deux¡ trois¡ ¨¤ travers le d¨¦luge les bruits de pas se rapprochaient, des foul¨¦es lourdes s¡¯abattant dans les flaques. Un¡ deux¡ trois¡ Une injure s¡¯¨¦chappa, parl¨¦e ¨¤ demi voix et maudissant l¡¯averse. Un¡ deux¡ trois¡
Une nouvelle vague de douleur se saisit de son corps, les derni¨¨res traces d¡¯adr¨¦naline s¡¯¨¦taient dissip¨¦es et son ventre se serra de douleur. Un¡ deux¡
L¡¯ombre passa devant sa cachette, disparaissant dans la brume quelques m¨¨tres plus loin. La pluie faisait scintiller une parka dont la capuche ruisselante donnait des aires de spectre ¨¤ son poursuivant.
Un¡ Elle pr¨¦para sa prochaine action. Deux¡ Son appuie changea lentement. TROIS¡ª
La douleur explosa dans son flanc. Sa vision se troubla, et un cri ¨¦trangl¨¦ s¡¯¨¦chappa malgr¨¦ ses dents serr¨¦es. Le son d¨¦chira la nuit comme le cri d¡¯un animal bless¨¦.
¡°H¨¦ !¡±
Elle ne regarda pas en arri¨¨re. Elle ¨¦tait d¨¦j¨¤ en train de courir.
Le niveau de l¡¯eau montait sans r¨¦pit, et les courants tourbillonnaient autour de ses mollets. Chaque mouvement ¨¦tait une lutte. Des fragments de d¨¦bris flottaient, emport¨¦s dans une course impitoyable qu¡¯elle ne pouvait gagner.
¨¤ travers le labyrinthe de ruelles et de rues inond¨¦es, elle avait r¨¦ussi ¨¤ semer son poursuivant. Mais elle restait vigilante, elle savait qu¡¯une proie tremp¨¦e et bless¨¦e n¡¯¨¦tait pas difficile ¨¤ traquer. M¨ºme sous cette pluie.
Elle ¨¦tait arriv¨¦e jusqu¡¯ici grace ¨¤ ¨¤ peine plus que du courage et de la chance, mais le v¨¦ritable d¨¦fi se trouvait devant. Il l¡¯attendait ¨¤ la porte. D¡¯autant que l¡¯¨¦puisement et la perte de sang avaient mis sa concentration ¨¤ rude ¨¦preuve, et ¨¤ travers les trombes d¡¯eau, une silhouette se mat¨¦rialisait au loin. Une silhouette famili¨¨re.
Puis, elle parla.
Regarde dans quel ¨¦tat tu es¡ Tu as encore eu des ennuis ? demanda la voix d¡¯une douce r¨¦primande.
Elle sentit son c?ur faire un bond. La voix appartenait ¨¤ quelqu¡¯un de confiance. Quelqu¡¯un qui lui avait apport¨¦ s¨¦curit¨¦ et r¨¦confort. Quelqu¡¯un qu¡¯elle avait aim¨¦, et qui ¨¦tait depuis longtemps disparu. Et pourtant, le mirage de cette personne se tenait l¨¤ comme un ¨¦cho du pass¨¦.
Une goutte de pluie la ramena ¨¤ la r¨¦alit¨¦. La porte. Ce n¡¯¨¦tait plus tr¨¨s loin, et si elle pouvait l¡¯atteindre¡ la traque serait fini. Ils n¡¯oseraient pas la suivre au-del¨¤, la superstition et la peur garderait m¨ºme les plus audacieux ¨¦loign¨¦s. Pour eux, la porte ¨¦tait un symbole de corruption. Un signe du mal.
Pour elle, c¡¯¨¦tait une derni¨¨re chance. Non pas qu¡¯elle savait ¨¤ quoi s¡¯attendre de l¡¯autre c?t¨¦. D¡¯aucuns parlaient de terres d¨¦sol¨¦es grouillant de monstres, d¡¯autres d¡¯une ¨¦tendue infinie de batiments d¨¦truits. Un endroit o¨´ l¡¯espoir y ¨¦tait laiss¨¦ pour mort. Peut-¨ºtre que rien de tout cela n¡¯¨¦tait vrai, elle le saurait bien assez t?t.
Sautant par-dessus des barricades en bois, elle fut rappel¨¦e de son ¨¦tat. Son corps tout entier brulait, et un autre murmure traversa la temp¨ºte.
Tu devrais te reposer¡ Tu as l¡¯air ¨¦puis¨¦e ma tendre¡ La voix ¨¦tait douce, enj?leuse.
Laisse-moi tranquille. C¡¯¨¦tait une cruelle ironie. Elle avait autrefois aspir¨¦ au contraire. Elle se souvenait encore de la douleur du dernier matin, lorsqu¡¯elle se r¨¦veilla dans un lit froid et vide, une odeur de coco persistant encore dans les draps. Une ultime dispute la veille au soir avait scell¨¦ un accord tacite, comme une signature sur des papiers de divorce. Une derni¨¨re danse solitaire.
C¡¯est l¨¤ qu¡¯elle r¨¦alisa que les moteurs avaient ¨¦t¨¦ coup¨¦s. Un lourd silence pesait sur les rues. Elle s¡¯accroupit et progressa dans l¡¯ombre. La porte ¨¦tait l¨¤, juste en face.
Depuis son sac, ses doigts tir¨¨rent un outil rouill¨¦ d¡¯une pochette lat¨¦rale. Elle le glissa dans sa manche pour pr¨¦parer son dernier recours. Sans sa blessure lancinante, elle aurait peut-¨ºtre sprint¨¦ jusqu¡¯¨¤ la porte et esquiv¨¦ l¡¯embuscade. Mais maintenant, il n¡¯y avait plus qu¡¯une seule issue.
Levant les mains vers le ciel, elle s¡¯avan?a nonchalamment ; ils devaient croire qu¡¯elle pouvait encore se battre.
¡°Je sais que je suis pris au pi¨¨ge, cria-t-elle. Arr¨ºtons de jouer ¨¤ ce petit jeu, et parlons.¡±
Des silhouettes se d¨¦plac¨¨rent dans le noir, et bient?t elle les vit ¨¦merger d¡¯un pas prudent. M¨ºme dans son ¨¦tat actuel, abattue et d¨¦sarm¨¦e, leur peur ¨¦tait palpable. Ils me craignent toujours, pensa-t-elle satisfaite.
¡°Nous ¨¦tions persuad¨¦ que tu continuerais ¨¤ fuir, une voix s¡¯¨¦chappa du groupe, grave et moqueuse.¡±
Briggs.
Sa machoire se serra. Elle ne s¡¯¨¦tait pas attendue ¨¤ le voir ici. Le souvenir de leur derni¨¨re rencontre ¨¦tait encore vif. Et pourtant il se tenait l¨¤ : celui qui avait amorc¨¦ sa chute.
¡°Non, j¡¯arr¨ºte de fuir, annon?a-t-elle en faisant un geste vers son c?t¨¦, o¨´ le sang impr¨¦gnait son haut d¨¦chir¨¦.¡±
Un sourire illumina le visage de Briggs, formant une expression qu¡¯elle avait autrefois trouv¨¦ charmante, mais qui la remplissait d¨¦sormais de d¨¦go?t. ¡°Je m¡¯excuse de la tournure qu¡¯ont pris les ¨¦v¨¦nements, dit-il d¡¯une fausse sinc¨¦rit¨¦, puis il fit un signe de t¨ºte ¨¤ l¡¯un de ses hommes.
Maitrisez-l¨¤.¡±
Un jeune homme fr¨ºle aux cheveux roux s¡¯approcha, une incertitude per?ant son regard. Parfait. C¡¯¨¦tait la premi¨¨re erreur de Briggs, il aurait d? envoyer quelqu¡¯un de plus fort, de plus confiant. Au lieu de cela, il avait envoy¨¦ un enfant.
Le gar?on tira une corde de sa ceinture et la fit glisser dans ses mains tremblantes. Elle soutint son regard, c¡¯¨¦tait le moment qu¡¯elle pr¨¦f¨¦rait : la joute.
Quand il arriva ¨¤ son niveau, elle frappa. Sa main se pr¨¦cipita vers le cou expos¨¦, et la lame rouill¨¦e jaillit de sa manche. En un clin d¡¯?il, elle s¡¯¨¦tait gliss¨¦e derri¨¨re lui, lui plaquant le bras derri¨¨re le dos. La peur avait submerg¨¦ le gar?on et il r¨¦sistait ¨¤ peine.
Elle se pencha plus pr¨¨s et murmura ¨¤ son oreille : ¡°Reste avec moi mon beau. On va danser un peu.¡±
Le sourire de Briggs avait quitt¨¦ son visage, remplac¨¦ par une expression col¨¦rique. Ses hommes de main s¡¯agitaient autour, mal ¨¤ l¡¯aise, serrant leurs armes comme si elles ¨¦taient des boucliers.
Ce fut ¨¤ elle de sourire. Elle les contourna avec un regard jouissant de leur h¨¦sitation.
¡°Tout doux, d¨¦clara Briggs, d¡¯une voix cherchant le calme. Tu devrais nous suivre, on peut encore faire un march¨¦.¡±
Il est bien trop tard pour cela.
Briggs toisa sa blessure. ¡°Dans ton ¨¦tat, tu n¡¯iras pas bien loin. Olivia nous a demand¨¦ de te ramener¡ saine et sauve.¡±
Olivia. Le nom la transper?a comme une lame glaciale. Mais elle ne se laisserait pas avoir par de telles manigances. Pas cette fois. Elle recula d¡¯un pas, resserrant son ¨¦treinte sur le gar?on et s¡¯assurant que le couteau ¨¦tait suffisamment pr¨¨s pour le faire se tortiller. Le rouquin scrutait ses camarades ¨¤ la recherche d¡¯un plan, ou d¡¯un signe qu¡¯ils feraient quelque chose. Au lieu de ?a ils se content¨¨rent d¡¯observer, paralys¨¦s par l¡¯ind¨¦cision.
¡°Lache la corde, mon gar?on, ordonna-t-elle. Et ton couteau ¨¦galement, peut ¨ºtre que comme ?a je ne te trancherai pas la gorge.¡±
Il s¡¯ex¨¦cuta, laissant les deux tomber au sol.
¡°Quand je te bousculerai, tu vas courir. Tout droit vers tes petits copains. Entendu ?¡±
Il hocha la t¨ºte, le visage pale de peur.
¡°Ravie de t¡¯avoir connu Briggs, hurla-t-elle avec d¨¦dain. J¡¯esp¨¨re que tu r¨ºveras de mon retour.¡±
En poussant l¨¦g¨¨rement, elle lib¨¦ra l¡¯otage. Il tr¨¦bucha, puis se pr¨¦cipita vers les autres comme un brave petit soldat. Sans perdre plus longtemps, elle ramassa les objets abandonn¨¦s et bondit vers la porte. La poign¨¦e ¨¦tait glac¨¦e sous sa main, mais il restait une derni¨¨re chose ¨¤ faire avant. Le dernier acte.
Elle pivota sur elle-m¨ºme. ¡°Demandez-lui, cria-t-elle aux sbires de Briggs, demandez-lui comment ils savent ce qu¡¯il y a au dehors !¡±
Son dernier m¨¦fait accompli, la porte couina. Elle s¡¯avan?a dans l¡¯obscurit¨¦, les voix derri¨¨re elle s¡¯estompant, englouties par le silence. L¡¯int¨¦rieur l¡¯accueillait. Enfin au sec. Sa t¨ºte fut alors agit¨¦e d¡¯une violente fi¨¨vre, les battements de son c?ur r¨¦sonnant dans ses tympans. Elle tituba ¨¤ la recherche d¡¯un soutien et ses doigts rencontr¨¨rent la pierre.
Elle glissa le long d¡¯un mur humide et froid alors que ses jambes c¨¦daient, et s¡¯effondra au sol, ¨¤ peine consciente de l¡¯impact.
Je l¡¯ai fait, elle ricana.
Allong¨¦e sur le b¨¦ton frais, son esprit s¡¯envola enfin. Une chaleur famili¨¨re ¨¦mergeait de sa fatigue, et l¡¯odeur de coco flottait dans l¡¯air. Le contact de Sa main et une vague de tristesse.
Et puis, un r¨ºve.
***