《Le Camp [French]》 Chapitre 1 This tale has been unlawfully lifted from Royal Road. If you spot it on Amazon, please report it. patchwork de briques, t?les ondul¨¦es et de bois moisi qui la composait... Sans oublier le sacro-saint plomb, absent de nos tentes et qui nous valait de nous lever au milieu de la nuit. Chapitre 2 Je n''attendais plus le jour, mais il finit par filtrer ¨¤ travers les meurtri¨¨res. Toute la nuit j''avais guett¨¦ cette fen¨ºtre sur le monde ext¨¦rieur et, captiv¨¦ par l''¨¦clat vermeil de Mars, imaginais la l¨¦gion des cr¨¦atures qui errait dans la for¨ºt. Les pri¨¨res avaient cess¨¦ bien avant que l''aube ne pointe et je me sentais comme le guetteur : celui qui veille quand les autres s''enfoncent dans un sommeil innocent. Je me suis envol¨¦, fait le tour de la Lune puis ait atterri sur Mars. La mis¨¨re humaine ne repr¨¦sentait plus rien pour moi qu''une minuscule perle bleue, puis les ¨¦chos des combats ont parcouru l''immense espace pour me retrouver. Ils me suivent et je n''y ¨¦chapperais jamais, peu importe la distance que je leur impose. Optionnellement, je n''ai pas dormi, pensais-je. . Nous devions trier les merdes pill¨¦es et apport¨¦es par les camions jaunes. Les chauffeurs qui en descendaient dire, me dit-il. Stolen from its rightful author, this tale is not meant to be on Amazon; report any sightings. Fait chier, ce n''est pas le moment, me dis-je en me sentant d¨¦faillir. Ta gueule, pensais-je avec une intensit¨¦ digne de lui transmettre le message par t¨¦l¨¦pathie, ce n''est pas toi qui marche le dos charg¨¦. Retourne marteler tes pelles ¨¤ la con. Chapitre 3 This story originates from Royal Road. Ensure the author gets the support they deserve by reading it there. Chapitre 4 J Ma troisi¨¨me et derni¨¨re sortie, je la r¨¦alisa en c¨¦l¨¦brant la fin de mon confinement. Je pouvais me promener sans crainte avec mon pr¨¦cieux arr¨ºt de travail, froiss¨¦ et ¨¤ moiti¨¦ d¨¦chir¨¦, dans ma poche. Nous nous ¨¦tions finalement accoutum¨¦s ¨¤ la pr¨¦sence d''hommes arm¨¦s dans le quartier et la rumeur circulait selon laquelle ces derniers ne tarderaient pas ¨¤ se tirer. J''attendais ce moment avec impatience car le gris des ruines me d¨¦solait assez sans qu''on ne vienne y adjoindre le bleu marin de l''autorit¨¦. Depuis des jours, les vagues se succ¨¦daient dans le quartier et je ne voyais pas la mar¨¦e redescendre. Cela m''oppressait et lorsqu''ils commenc¨¨rent ¨¤ dispara?tre, le bois pourri ¨¦chou¨¦ sur nos rivages restait en souvenir de leur passage. Par bois pourri, j''entends les visages ferm¨¦s qui occupaient d¨¦sormais nos quotidiens. Les autres se d¨¦pla?aient furtivement comme si le H¨¦ron se trouvait au coin de la rue, mais moi je continuais ¨¤ marcher. Je prenais conscience que mes sorties pr¨¦c¨¦dentes n''avaient comme objectifs que de garder mon esprit ¨¦loign¨¦ de la famille Escamilla. Je ne portais plus d''affection pour Maria, m¨ºme s''il serait plus juste de dire que je la comprenais maintenant comme une manifestation de Lucille et du manque que je ne pourrais jamais combler. Un transfert si vous voulez et celui-ci revenait ¨¤ la surface. Qu''¨¦tait devenu la femme ¨¤ l''enfant ? Fuyait-elle son conjoint revenu d''exil ? Lucille avait-elle rencontr¨¦ ce tar¨¦ dans la for¨ºt ? Ou alors, plus probable, gardait-elle son enfant ¨¤ l''abri du H¨¦ron ? Maria et Ugo... Je crois que c''est le fait que l''on cessa de les chercher qui les ramena ¨¤ moi. Tant qu''ils occupaient l''espace mental d''autrui, je ne m''en souciais pas, mais maintenant... Maintenant ils disparaissaient vraiment, oubli¨¦s par la masse, et aussi mes pas, en cette derni¨¨re exploration maladive, me guid¨¨rent-ils vers la boulangerie d¨¦saffect¨¦e et la tente qui avait manqu¨¦ de m''?ter la vie. La boulangerie... Je ne l''avais jamais vraiment remarqu¨¦ avec sa vitrine barricad¨¦e et la vieille chemin¨¦e qui se cassait la gueule. Elle appartenait ¨¤ un monde signifi¨¦ par ce mot ¨¦trange "Boulangerie". Je me mis ¨¤ penser une autre histoire, o¨´ l''humanit¨¦ serait assez d¨¦ploy¨¦e pour que des charges aussi vitales que l''alimentation soient d¨¦vou¨¦es ¨¤ des individus plut?t qu''¨¤ l''ensemble de la communaut¨¦. Qui allumait le four en cette ¨¦poque r¨¦volue ? Les personnes ordinaires venaient-elles, leur paton sous le bras, cuire leur fourn¨¦e dans ces ¨¦tablissements ? The narrative has been stolen; if detected on Amazon, report the infringement. J''ignore si c''est ¨¤ cause de ma maladie, mais cette vue ne m''enchanta pas et je me replia vers la chauss¨¦e. Une poubelle publique rencontra mon regard. Elle ¨¦tait pleine. Je me leva pr¨¦cautionneusement et marcha vers celle-ci. Elle contenait un sac de randonn¨¦e que je vida. Des paquets marrons tomb¨¨rent par terre et je vis nos r¨¦serves d¨¦rob¨¦es, nos barres ¨¦nerg¨¦tiques et compl¨¦ments vitamin¨¦s. Je venais de faire la d¨¦couverte de la semaine et l''aurait certainement report¨¦ si en m''agenouillant pour les ranger, je n''¨¦tais pas tomb¨¦ sur un plaid ¨¦lim¨¦ ¨¤ tartan jaune qui ¨¦tait rest¨¦ bloqu¨¦ au fond du sac. Je le d¨¦plia et le replia plusieurs fois. Un copain avait pour habitude de s''en servir comme poncho lors des journ¨¦es fra?ches et je jura de lui p¨¦ter la gueule la prochaine fois que je le verrais comme on jure sans jamais vraiment aller au bout de ses dires. Je d¨¦cida tr¨¨s rapidement de garder cela pour moi et m''embarquais du mauvais c?t¨¦ de la loi, mais dans l''absolu je ne voyais pas comment faire autrement. Les d¨¦tails du vol s''alignaient et je ne pouvais faire pencher la balance vers lui. Je me mis ¨¤ me demander si lorsque j''avais caboss¨¦ la t¨ºte du vieux, d''autres personnes dans l''assembl¨¦e avaient lanc¨¦ leur pierre avec horreur, connaissant plus que ce qu''ils ne laissaient para?tre. - T''es qu''un con. Chapitre 5 Je r¨¦cup¨¦rais rapidement et les miasmes qui ¨¦manaient de ma personne s''¨¦loignaient dans mon intangible pass¨¦ en m¨ºme temps que ma libert¨¦. Il ne me restait plus longtemps. Je reprenais progressivement ma place dans l''univers des existants et me rendait ¨¤ mon premier repas en communaut¨¦ depuis ce qui me paraissait ¨ºtre une ¨¦ternit¨¦. En entrant dans le mess surcharg¨¦, je d¨¦couvrais que le contact de mes semblables ne m''avait pas manqu¨¦. Mes voisins, ¨¦reint¨¦s par la vie au camp, se rassasiaient en discutant de sujets mille fois ressass¨¦s. Ils piochaient sans force les carottes fatigu¨¦es qui se promenaient au fond de leur gamelle. Pour moi, c''¨¦tait un repas extraordinaire. Je n''avais rien pu avaler de consistant durant ma maladie. Je me ravissais des l¨¦gumes et de ce que je consid¨¦rais ¨ºtre de la viande. Au vu de la texture, je peux affirmer sans trop prendre de risque qu''il s''agissait d''un ragondin chopp¨¦ dans le marais voisin. Notre cuisiner ¨¦tait parti ¨¤ la chasse avec un milicien, petite entorse ¨¤ la r¨¨gle implicite qui voulait que nous ne sortions jamais du camp que Carlsen autorisait. Rien n''¨¦tait vraiment dit ¨¤ ce sujet et l¨¦galement la d¨¦fense de ses sorties tenait m¨ºme si elle entrait en conflit avec le devoir de pr¨¦servation que nous nous imposions. Oui, mais avec un mec arm¨¦... J''imagine que la pr¨¦sence d''un homme arm¨¦ rendait ses sorties acceptables. - C''est mauvais, se permit-on de dire ¨¤ mes c?t¨¦s. L''adolescent ne l''¨¦tait plus et mangeait malgr¨¦ tout. De mon c?t¨¦, je mangeais comme un affam¨¦. La viande bouillie me sustentait et connaissant sa raret¨¦ je n''en laissais une miette. Je regrettais cependant que le sel ne soit r¨¦serv¨¦ qu''aux jours festifs. Hector, de l''autre c?t¨¦ de la table, ¨¦talait la bouillie d''avoine qui l''accompagnait dans tous les sens. La vapeur qui s''en ¨¦chappait ne voulait calmer son ardeur et apr¨¨s un premier essai, il reposa avec soin sa cuili¨¨re. - C''est chaud, dit-il. Je continuais ¨¤ d¨¦monter m¨¦thodiquement mon assiette. Indubitablement, c''¨¦tait chaud. Je me br?la la langue plus d''une fois. R¨¦ellement et m¨¦taphoriquement parlant. La question poussait et je ne lui posais pas. - C''est comestible, r¨¦pondis-je. - Si tu le dis. Je ressentais l''anxi¨¦t¨¦ dans sa voix et commen?ais ¨¤ penser que la chaleur soit le seul repoussoir de son app¨¦tit. Je lui donna un coup de pied par sous la table, plus violent que ne le souhaitais : - Bouffe, l''incitais-je. - Tu ne sais pas qui te mangera ? - Mille fois entendu. - Je crois que je n''ai pas faim, admit-il. Je reposa ma cuill¨¨re et le regarda d¨¦concert¨¦. Je repensais ¨¤ la faim, bien passag¨¨re, endur¨¦e par les gens du quartier ¨¤ cause de sa derni¨¨re escapade. Je me pencha vers lui et lui glissa un ? quelque -chose te turlupine ? ? belliqueux. Il se recula sur sa chaise comme si je l''avais frapp¨¦ et rougit ostensiblement. Personne ne nous remarqua. Personne ne remarquait personne dans le camp. - Je n''aime pas la sapinette. Je consid¨¦rais avec int¨¦r¨ºt le double sens de sa d¨¦claration. Notre assiette contenait des herbes, mais je compris qu''il faisait r¨¦f¨¦rence ¨¤ la for¨ºt. Il me sourit nerveusement, se for?a ¨¤ avaler une cuill¨¨re et retira une ¨¦pine de sa gencive meurtrie. Elle se mit ¨¤ saigner et je ne donnais pas long feu de ses ratiches. Il l''¨¦pongea de sa langue en observant les alentours. Hormis l''adolescent, qui ¨¦tait ¨¦loign¨¦ ¨¤ plus de deux m¨¨tres de nous et parlait fort, nous ¨¦tions seuls dans notre coin du mess. Nous surnommions d''ailleurs notre table ? le coin des amoureux ? pour l''intimit¨¦ qu''elle offrait. La v¨¦rit¨¦, c''est que nous parlions habituellement et assez ¨¦nergiquement pour importuner la moiti¨¦ des autres travailleurs. Tous nous ignoraient. Je me pencha vers Hector : - Tu m''¨¦tonnes que tu n''aies plus faim, lui soufflais-je. - Je... - R¨¦gale-toi, ce ne sont pas ces foutues rations K. - Heureusement qu''elles ont disparu, ricana-t-il comme un gamin pris sur le fait. - Ouais. Il ne fait pas frisquet en ce moment d''ailleurs ? O¨´ as tu paum¨¦ ton fichu poncho ? - Qu''est-ce que tu veux dire? - Le jaune et gris... Tu sais de quoi je parle, dis-je d''un ton mauvais. L''indicible honte ab?ma le visage de mon ami. - Personne n''est mort pour tes conneries, encha?nais-je. - Peut-¨ºtre que j''en avais ras le cul de ressembler ¨¤ Clint Eastwood, se d¨¦fendit-il piteusement En r¨¦alit¨¦ il tentait de m''amadouer. J''aimais bien le vieux cow-boy. Les bobines sauv¨¦es dans le cin¨¦ abandonn¨¦ conservait une belle collection de vieux westerns. Je le revoyais, crasseux, visant la corde et tirant son coup... Ne manquant jamais sa cible. Ou presque. Des nuques ont craqu¨¦ et je pensais que la sienne allait suivre. - Eastwood, r¨¦p¨¦tais-je. Eastwood... Tu sais ce que ?a veut dire en vieux anglais ? Les bois de l''est. Dr?le de nom, hein ? Tu penses que lui les aurait bouff¨¦ ces rations ? Je m''emparais du plateau de la table bancale pour ne pas la frapper. La col¨¨re pulsait. Maria avait disparu, il ¨¦tait impliqu¨¦. Je n''¨¦tais pas all¨¦ voir ce qui se trouvait pr¨¨s des barbel¨¦s, mais sans surprises aurais-je vu les traces de Maria qui se tra?nait vers la for¨ºt : sans vivres, sans poncho. Elle se crevait si elle ne l''avait pas d¨¦j¨¤ fait. - Je t''expliquerais tout, me promit-il avec le regard torve. - J''ai ¨¦t¨¦ assez vilipend¨¦ pour ne pas vouloir ¨ºtre lapid¨¦, alors ouais. J''esp¨¨re que tu vas parler. - Plus tard... Il me caressa fugacement le dos de la main et nous repr?mes une posture normale, un sourire fig¨¦ sur nos visages. D''un point de vue ext¨¦rieur, c''¨¦tait comme si nous venions de nous raconter une blague d¨¦gueulasse. Nous nous entend?mes en un regard : je pouvais attendre, mais pas longtemps. Croyez-moi, je concevais qu''on puisse avoir des raisons valables pour d¨¦rober le stock d''une communaut¨¦ et je voulais l''entendre de sa bouche. Mes l¨¨vres s''enivraient surtout des noms de Maria et d''Ugo. Je ne pouvais concevoir que son vol et la disparition des Escamilla ¨¦taient d¨¦connect¨¦s. ? OK, Zero killed ? esquissais-je ¨¤ la fois de ma bouche et de ma main. Je me m¨¦prenais. Un bruissement m''alerta de l''arriv¨¦e d''un groupe dans la cantine. Elle acceptait 70 personnes, bien qu''en n''en accueillant que 64 habituellement et pour la premi¨¨re fois nous ¨¦tions au complet. Dans le groupe se trouvait Carlsen, la barbe mal ras¨¦e. Il me rappelait alors un arbre maladif : des cavit¨¦s creus¨¦es par les oiseaux accueillaient ses orbites. Je m''attendais presque ¨¤ voir ces sales volatiles s''envoler et le vieux bois craquer, entra?nant dans la foul¨¦e l''incendie de la for¨ºt milicienne. Jamais je ne les avais vu aussi ¨¤ cran et je compris rapidement que la silhouette sombre qui les accompagnait (le 70¨¨me) n''¨¦tait pas un comparse calcin¨¦. Le type avait une dr?le d''allure avec son teint plus burin¨¦ que basan¨¦ qui le glissait entre deux ages diam¨¦tralement oppos¨¦s sur l''autoroute de la vie. Un putain de scout. Il ¨¦tait accompagn¨¦ par un soldat mutique. Ils condamn¨¨rent l''entr¨¦e de la tente. Tout le monde se tendit, mais Hector battit des records en se raidissant. Je ne discernais plus la moindre articulation dans un corps soudainement devenu bloc.If you come across this story on Amazon, it''s taken without permission from the author. Report it. Carlsen s''approcha d''une table, vira les occupants du banc et monta dessus en chancelant. Le scout croisait ses bras, immuable. Nous nous foutions r¨¦guli¨¨rement de la gueule de notre milicien en chef, mais cette fois-ci nous l''observions avec terreur. Il incarnait plus qu''un fils ¨¤ maman bien plac¨¦. Le H¨¦ron s''¨¦tait empar¨¦ de lui : - R¨¦sistants ! Le H¨¦ron est parmi nous, le scout Desmond nous a rejoint ! Cria-t-il. Nous ignorions la voix f¨¦brile. Je me mis ¨¤ cherchais la vieille Hilde et ne la trouva pas. J''imagine qu''elle ¨¦tait cach¨¦e dans un coin ¨¤ se signer fi¨¦vreusement ¨¤ l''apparition de ce dieu mineur. Le scout Desmond unit son majeur et index droit, serra les autres doigts et nous pr¨¦senta le dos expos¨¦ de sa main gant¨¦e. L''oiseau marqu¨¦ au fer rouge nous glissait un clin d¡¯?il. J''eus la nette impression qu''il rougeoyait encore, fra?chement appos¨¦ sur la peau meurtrie, lorsque le scout parla : - Le H¨¦ron approuve et reconna?t l''acte ¨¤ venir, dit-il d''une voix m¨¦tallique, presque canc¨¦reuse. M¨¦phitique dans tous les cas. L''affreuse image de la suite des ¨¦v¨¦nements s''imposa ¨¤ moi. Les miliciens marcheraient jusqu''¨¤ notre table, renverseraient nos gamelles encore fumantes et embarqueraient mon seul ami. Nous ¨¦tions pr¨¨s d''un pan de la tente que je jugeais assez fragile pour laisser passer un homme. Je la d¨¦signa d''un signe de la t¨ºte et il s''empara de ma main qu''il serra. Il me dit que non. Il claquait des dents. ? Ils me verraient ? me dit-il m¨¦caniquement. Je ne percevais aucune crainte dans sa voix. Seulement une froide r¨¦solution. - Merci pour votre confiance, encha?na Carlsen. Nous intervenons dans le cadre du crime commis ici m¨ºme en d¨¦but de semaine. - De fortes suspicions ont ¨¦t¨¦ port¨¦es ¨¤ l''encontre d''un de vos voisins, ajouta le scout. Des brouhahas de surprise envahirent la cantine. Je donna un coup s¨¦v¨¨re ¨¤ Hector, il hocha la t¨ºte livide. Ce n''¨¦tait pas une simple arrestation qui aurait lieu, mais une humiliation publique. Mon ami guetta la toile, h¨¦sitant ¨¤ s''¨¦chapper dans un autre tableau et d¨¦clinant dans la foul¨¦e son invitation. Un petit cador ¨¤ proximit¨¦ gloussa nerveusement. Je me demandais ce qu''il pouvait se reprochait. Carlsen attendit que le ton baisse pour continuer. Ses hommes paraissaient d¨¦sempar¨¦s face ¨¤ la situation et le scout vint leur dire quelque-chose. Ils rougirent et se dispers¨¨rent dans la cantine. - Nous sommes navr¨¦s de devoir interrompre votre repas, mais c''est notre seule mani¨¨re d''¨ºtre certains que notre criminel soit pr¨¦sent. L''enqu¨ºte men¨¦e conjointement avec les envoy¨¦s du H¨¦ron... - Par les envoy¨¦s du H¨¦ron, rectifiais-je ¨¤ voix basse. Je m''emballais et ne l''¨¦coutais plus. Les hommes de Carlsen ne tarderaient pas ¨¤ nous rejoindre et pointeraient leurs fusils sur le c?ur d''Hector. Personne ne prendrait sa d¨¦fense et moi... Oh, on me demanderait de le suivre. J''en ¨¦tais certain, Carlsen indiquerait au scout que nous ¨¦tions toujours fourr¨¦s ensemble et ne manquerait pas cette occasion pour me coffrer. Je pense qu''il avait encore de travers notre ? pseudo ? acte h¨¦ro?que de plomberie. Je le d¨¦testais, il me d¨¦testait. Je me gla?a en captant son regard qui se d¨¦gagea aussit?t du mien pour venir se ficher vers les marmites qui bouillonnaient : ¨C Sigmund Weber, vous ¨ºtes en ¨¦tat d''arrestation ! finit-il par lacher. Frapp¨¦ de stupeur, j''entrouvris la bouche pour protester et la referma aussit?t, conscient de la stupidit¨¦ de cet acte. Sigmund ? Nous le surnommions SIG parce qu''il se trimballait avec un pistolet ¨¤ la ceinture, h¨¦ritage de son grand-p¨¨re qu''on avait pris le soin de d¨¦militaris¨¦ et dont il ne se s¨¦parait jamais. Il nettoyait consciencieusement l''arme plusieurs fois par jour avec un amour na?f dans le regard. On allait jusqu''¨¤ pr¨¦tendre qu''il dormait avec. Je le vis se lever, il ¨¦carta les bras et s''exclama qu''il ¨¦tait l¨¤ avec une telle joie qu''un frisson d''horreur me parcourut. Il balbutia et je me mis ¨¤ me demander ce qui avait valu ¨¤ SIG de devenir ainsi. Nous avions tous notre lot de tourments, mais certains plus que d''autres. SIG en d¨¦bordait. Les brutes s''approch¨¨rent de lui et je vis ses mains qui all¨¨rent ¨¤ son pistolet. Il le d¨¦gaina. - Tu vas nous suivre SIG, c''est ainsi, dit Tad le Milicien. - Tout doux, tout doux SIG, r¨¦pliqua l''autre. Je me retourna vers Hector, blanc comme les ossements des victimes du H¨¦ron. Une gamine qui ne devait pas avoir plus de huit ans s''interposa. Elle leva un petit poing juv¨¦nile vers Tad. - Non, il ne sait pas voler ! s''indigna-t-elle. - Pas avec des ailes petite, dit un vieux ¨¤ proximit¨¦ - Pas avec des ailes ? S''¨¦tonna-t-elle. La brute soupira et la repoussa sans violence, mais du haut de ses cent kilos. Elle recula et frappa un coin de table, g¨¦missant de douleur. - C''est une gamine ! cria-t-on. - Foutez-lui la paix, ajouta-t-on. - Elle a raison, SIG ne serait pas capable, dit une troisi¨¨me voix. Il est inoffensif ! Carlsen observait la sc¨¨ne, fig¨¦ sur place. Des voisins se lev¨¨rent et commenc¨¨rent ¨¤ former une barri¨¨re entre SIG et les autorit¨¦s. Tad leva son fusil et tira une rafale. Les balles perc¨¨rent la toile. Des chaises furent renvers¨¦es alors que l''on prenait la fuite ou, pour les plus t¨¦m¨¦raires, se cachait sous les tables. ? C''est la d¨¦cision du H¨¦ron ? vocif¨¦ra Tad. Une silhouette sombre s''¨¦tait approch¨¦ de lui. Tad se retourna, le scout riait et les lapins d¨¦guerpirent de leurs terriers. ? Vous ne devriez pas parler au nom du H¨¦ron ? lui dit-il. De ses gants jaillirent deux crochets qui s''ancr¨¨rent dans ses ¨¦paules. ? Compris ? ? insista-t-il alors que le sang coulait le long de ses bras nus. Je n''avais jamais vu Tad pleurer une autre fois que celle-ci pour la simple raison que je ne le vis plus. Il para?t que la septic¨¦mie l''a emport¨¦ peu apr¨¨s, mais des rumeurs pr¨¦tendent qu''il a ¨¦t¨¦ foutu dans une autre partie du camp. Je peux assurer que Carlsen ne porta aucun deuil et quoi qu''il en soit, je m''en fous. Vous m''excuserez d''¨ºtre d¨¦tach¨¦, mais cet homme ¨¦tait une enflure. ? J''ai eu tort ? g¨¦mit-il et les crochets se r¨¦tract¨¨rent. Le m¨¦decin sectoriel se rua dans le mess pour escorter le milicien vers la sortie. Le scout Desmond d¨¦signa SIG d''un doigt rougi par la blessure inflig¨¦e ¨¤ sa victime : - Nous avons des preuves ¨¦videntes de sa culpabilit¨¦. Gardien Carlsen, montrez-les. Le chatiment du H¨¦ron ne saurait ¨ºtre pris pour une injustice, dit-il. Je n''avais jamais vu Carlsen prit ¨¤ ce point au d¨¦pourvu. Non pas que je ne l''ai jamais vu en difficult¨¦, l''incapable parvenait tr¨¨s bien ¨¤ l''¨ºtre, mais je ne l''avais jamais senti aussi fragile. Un de ses hommes lui donna le sac de randonn¨¦e et le plus haut responsable local de l''autorit¨¦ ¨C dont l''un des lardons venait d''¨ºtre gourmand¨¦ ¨C entreprit de le vider. Le plaid jaune et noir avait disparu, remplac¨¦ par des brochures d''une ¨¦poque r¨¦volue o¨´ l''on pouvait encore se procurer un M-4 par correspondance. Il y en avait toute une collection, en plus de nos rations disparues. Nos regards se port¨¨rent sur SIG. Enfin, pour ceux qui ne s''¨¦taient pas tass¨¦s contre un des pans du mess. Carlsen expliqua ce que le sac contenait : - Des magazines, des gadgets... Les voil¨¤ vos preuves, dit-il platement. Apporter avec lui ses doudous aurait bien ¨¦t¨¦ du genre de SIG. Je trouvais la sc¨¨ne aussi path¨¦tique que convaincante. Le coupable d¨¦sign¨¦ ¨¦tait issu d''une lign¨¦e de survivalistes et devait ¨ºtre le seul type de la r¨¦gion ¨¤ collectionner des merdes li¨¦es ¨¤ cet univers. L''obsession ¨¦trange qui l''animait ¨¦tait connue de tous. Il s''agenouilla et commen?a ¨¤ parler ¨¤ haute-voix ¨¤ son pistolet-doudou. Pour ¨ºtre honn¨ºte, il hurlait : - Tu vois ! Ils ¨¦taient l¨¤ depuis le d¨¦but ! Je pensais les avoir perdu, je suis b¨ºte ! Il se cramponnait ¨¤ la crosse de son arme avec f¨¦rocit¨¦ et je compris qu''une chose clochait. Je me rappelais d''une arme noire, pas... Pour SIG, qui ne parvenait pas ¨¤ se souvenir de ce qu''il avait fait la veille, cela ne m''¨¦tonnait pas. Tout le monde connaissait l''existence de l''arme neutralis¨¦e de SIG, mais seuls ceux qui s''¨¦taient vaguement int¨¦ress¨¦ ¨¤ lui l''avait d¨¦j¨¤ vu. SIG et son flingue, un enfant et son lapinou. - Tu vois SIG ! Nous ne sommes pas seuls ! Il d¨¦posa un baiser sur l''arme. Je voulus crier, mais mes poumons n''avaient pas encore suffisamment r¨¦cup¨¦rer. Mon cri se perdit dans la foule alors que je tentais de la franchir. Mes poumons ¨¦taient encore flingu¨¦s. - S''ils sont l¨¤ c''est que vous avez raison, oui c''est s?r ! s''¨¦cria-t-il. - Tu vois, ce n''est pas compliqu¨¦, lui dit un des miliciens en s''approchant avec tendresse. - Prenez lui son arme, ordonna le scout Desmond. - Ce n''est qu''un jouet, entendis-je, ?a serait comme retirer la peluche d''un enfant en larmes. - Ce n''est pas une raison. - C''est mon copain ! tenta un SIG au bord des larmes. Dis-lui Flynn ! - D¨¦sol¨¦ SIG, mais... - Regardez ! dit SIG. Peu apr¨¨s, il pointa le flingue sur le milicien qui sourit. ? Il n''a jamais fait de mal ¨¤ personne ?, ce ¨¤ quoi il r¨¦pondit que c''¨¦tait bien vrai. Il pressa la d¨¦tente pour le prouver et le coup parti, en m¨ºme temps que l''onomatop¨¦e surprise de la bouche de notre loufoque local. Flynn tomba et SIG lacha l''arme. Dans la panique qui suivit, je ne pus retrouver Hector. Lui aussi avait disparu. Chapitre 6 Je ne voulais pas avoir ¨¤ refaire cela. Je crois qu''il a ¨¦t¨¦ bon avec moi ce jour l¨¤ car il me chargea d''entasser des sacs de gravats sur une brouette pourave et de la pousser jusqu''au terrain vague. Je passa la matin¨¦e ¨¤ achalander l''ex¨¦cution. Le brouillard me peinait dans mes efforts, rendant ¨¤ charger des sacs de gravats et ¨¤ les entasser sur le terrain vague. Le brouillard me peinait dans mes efforts, rendant les sacs glissants et si je parvenais ¨¤ accomplir ma peine, l''effort m''¨¦loignait de l''innocent que l''on s''appr¨ºtait ¨¤ massacrer. Il a pourtant tu¨¦, devant tes yeux, me dis-je. Je n''en suis toujours pas s?r. J''ignore qui a ¨¦chang¨¦ le flingue et ce qu''il esp¨¦rait, sans preuve j''accusais Hector sans savoir comment il avait pu se procurer un mod¨¨le assez similaire pour faire illusion. Le fait est que l''¨¦puisement qui me gagnait m''apaisait. Lorsque le dernier sac venait d''¨ºtre d¨¦pos¨¦ sur la pile branlante, le soleil disparaissait derri¨¨re la ligne d''horizon du toit plat de l''ancien fun¨¦rarium. Il me rappelait un sarcophage et je me demandais si le terrain vague avait autrefois accueilli un cimeti¨¨re et si, sur les tombes bris¨¦es par les invisibles forces du temps, je me tenais. Bient?t ou un jour, je le rejoindrais. - Sale journ¨¦e, me dit-on. L''inspecteur Brooks s''¨¦tait joint ¨¤ nous. Je m''¨¦tonnais de le voir les manches retrouss¨¦es. La pelle qu''il tenait ¨¦tait encore salie par la terre. Il me tendit une clope que j¡¯acceptai. - On vous a convi¨¦ ? demandais-je. - Je me suis invit¨¦, admit-il apr¨¨s m''avoir allum¨¦ la clope. Le vol et la disparition... Le m¨ºme jour, c''est ¨¦trange. - L''enqu¨ºte n''est pas termin¨¦e ? m''enquis-je. - Enterrons-nous un voleur ou un meurtrier aujourd''hui ? Je n''aime pas faire d''erreur sur mon verdict. Il se d¨¦tourna et recommen?a ¨¤ creuser la fosse qui accueillerait SIG. ¨¦videmment, s''il participait il avait re?u la tache la moins p¨¦nible. Je l''enviais et en m¨ºme temps ne comprenais pas pourquoi il imposait sa pr¨¦sence. Il serait dispens¨¦ de participer ¨¤ la lapidation de SIG, privil¨¨ge de l''homme ¨¤ la pelle : on ne creusait pas la tombe de sa victime. J''essuyais la sueur qui me tombait dans les yeux du revers de ma manche et soupira : - Vous n''avez rien ¨¤ faire ici, lui dis-je. - Peut-¨ºtre. Les pellet¨¦es de terre s''envolaient, apparemment aussi l¨¦g¨¨res que le coton. Elles ¨¦taient pourtant pleines de flotte. - Je suis ¨¤ la bourre, grommela-t-il. Je l''observais, ses muscles jouaient sur sa chemise tendue. Je commen?ais ¨¤ saisir, le H¨¦ron rendait un dernier hommage ¨¤ SIG avant de le flinguer. Je grima?a en saisissant les cons¨¦quences de ceci. Celui qui avait complot¨¦ contre SIG ¨C mon cher Hector ¨C le verrait mourir sans que son geste ne soit d''un quelconque int¨¦r¨ºt pour lui. Nous allions mettre ¨¤ mort un homme dont la seule faute avait ¨¦t¨¦ de tuer malgr¨¦ lui. - Vous avez fini ? me demanda l''inspecteur. - Je crains que oui, soupirais-je. J''avais amass¨¦ une montagne assez grande pour que SIG suffoque avant la premi¨¨re pierre. - Je crois que moi aussi et ce n''est pas comme si j''avais le choix. Il planta la pelle dans le sol et regarda en direction du portail. SIG menait la marche d''un funeste cort¨¨ge. Il marchait tr¨¨s droit malgr¨¦ la cagoule qui lui masquait les yeux et Carlsen qui lui enfon?ait son canon dans la hanche. Le SIG originel qui lui valait son surnom ¨C ou son substitut meurtrier ¨C pendait ¨¤ son cou et s''il r¨¦confortait certainement le condamn¨¦, je ne pouvais ignorer qu''il n''avait ¨¦t¨¦ plac¨¦ que pour l''humilier. - Il est beau, remarqua l''inspecteur Brooks. Nous enterrons une erreur aujourd''hui. Si je n''avais pas ¨¦t¨¦ ¨¦puis¨¦ par mes aller-retours r¨¦p¨¦t¨¦s afin de d¨¦charger ma brouette, j''aurais r¨¦torqu¨¦ que la seule erreur se trouvait en sa pr¨¦sence. La foule de mes voisins suivit la procession et j''assistais, impuissant, ¨¤ la derni¨¨re marche d''un homme que j''avais si souvent ignor¨¦. Une tache sur le paysage, si je peux me permettre cette macabre comparaison, que je rechercherais longtemps une fois qu''on l''aurait effac¨¦e. Un des hommes de Carlsen d¨¦passa le condamn¨¦ et marcha d''un pas d¨¦cid¨¦ vers moi. Il salua l''inspecteur Brooks et d¨¦signa les sacs : - Il y en aura assez, me dit-il. - D¨¦j¨¤ trop, grognais-je. Il soupesa l''un et l''emporta avec lui. L''inspecteur Brooks alla l''aider ¨¤ disperser les sacs autour de la zone d''ex¨¦cution. Je mis ¨¤ contribution le temps qu''il restait pour ¨¦difier une s¨¦rie de cairns superflus. Personne ne s''¨¦tait donn¨¦e la peine d''en monter avant l''arriv¨¦e du condamn¨¦ tant sa culpabilit¨¦ paraissait ¨¦vidente. Je ne voulais pas qu''il meurt sans suspicion d''innocence, aussi symbolique soit-elle. Je n''avais pu monter de mon c?t¨¦ qu''une dizaine de cairns quand la procession arriva. De nombreuses mains guid¨¨rent SIG vers la fosse. Il entra sans rechigner et je devais apprendre plus tard qu''on lui avait fait miroit¨¦ un jeu d''enfer. Je me pin?a la joue pour m''extirper de ce cauchemar, sans succ¨¨s. Le brouillard surnaturel qui durait depuis le matin ne cessa pas et le fant?me qui gigotait dans son trou n''¨¦tait que trop ancr¨¦ dans le r¨¦el. La r¨¦alit¨¦ ¨¤ laquelle j''assistais ¨¦tait la mienne et j''allais participer ¨¤ cette mascarade. Tout cela pour rien.The tale has been taken without authorization; if you see it on Amazon, report the incident. Un de mes voisins qui transpirait l''¨¦thanol, sans doute voulait-il se donner du courage, me confia qu''il avait encore du mal ¨¤ le croire malgr¨¦ les preuves accablantes et l''aveu obtenu. On n''avait m¨ºme pas eu besoin de le torturer. Je ressentais une sourde excitation meurtri¨¨re qui pulsait des gens que je pensais conna?tre. L''indignation avait vite laiss¨¦ place ¨¤ la haine. ? Il m¨¦rite tout cela ? me dit-on ailleurs. Un repr¨¦sentant du H¨¦ron ¨C de mani¨¨re surprenante, il ne s''agissait pas de Terrence Brooks ¨C nous demanda de nous approcher pour piocher dans un sac plastique avec cette connasse de marmotte. Je reconnus la mascotte d''une cha?ne d''avant la guerre dont je connaissais l''existence car une se trouvait dans le village jouxtant ma ferme. Lors d''une de mes escapades adolescentes, j''y avais m¨ºme d¨¦couvert une bo?te de conserve rouill¨¦e oubli¨¦e par les pilleurs. Elle ¨¦tait d''un cyan surprenant et les haricots qu''elle contenait avaient un go?t surprenant qui me fit les jeter, ¨¦vitant certainement le botulisme. J''associais syst¨¦matiquement la marmotte ¨¤ la mort depuis ce jour et je m''attendais ¨¤ la retrouver ici. Quelle meilleure fa?on pour que nous puissions d¨¦signer celui ¨¤ qui incombera de jeter la premi¨¨re pierre ? Personnellement, je ne voulais pas devenir l''¨¦lu. Je n''¨¦tais pas sans ignorer que ce sentiment ¨¦tait partag¨¦ par certains de mes voisins, quant aux autres... Je pr¨¦f¨¦rais ignorer leur pr¨¦sence. Avec d¨¦go?t, je constata la pr¨¦sence d''adolescents habituellement dispens¨¦s de ces affaires qui furent les premiers ¨¤ piocher. Le repr¨¦sentant du H¨¦ron n''¨¦tait pas un parfait connard. Je n''avais re?u qu''une ¨¦ducation sommaire, bien que le village voisin au mien disposait alors d''une ¨¦cole fonctionnelle, mais j''¨¦tais assez au fait des probabilit¨¦s pour saisir que plus nous avions de boules en jeu, moins nous risquions de sortir la fatale. ¨¦videmment, les gamins ne pioch¨¨rent pas la noire, ni m¨ºme la dizaine d''adultes qui suivirent et qui comptaient parmi les a?n¨¦s. Je nota ¨¤ ce propos qu''Hilde Carlsen n''avait pas ¨¦t¨¦ invit¨¦e ¨¤ participer au meurtre communautaire et se tenait ¨¤ l''¨¦cart. Le H¨¦ron ordonnait, mais ne tuait pas directement et ses supp?ts b¨¦n¨¦ficiaient d''un traitement privil¨¦gi¨¦. Je devais avoir l''air particuli¨¨rement mal en point car on me dit que je n''aurais qu''¨¤ viser ¨¤ c?t¨¦. En me retournant, je reconnus le voisin qui s''¨¦tait interpos¨¦ entre le forgeron belliqueux et le marmiton le lendemain du vol. Il attendait, tout comme moi, que le H¨¦ron vienne ¨¤ lui pour l''inviter ¨¤ piocher. - Esp¨¦rons que je n''ai pas ¨¤ lancer la premi¨¨re. ¨¤ cette distance, un manqu¨¦ me ferait embarqu¨¦ pour insubordination par Carlsen. - Vous n''¨ºtes pas un milicien. - Il ne fera pas la diff¨¦rence, assurais-je. Hector, t''es vraiment le roi des cons. Chapitre 7 Tremblements et sanglots se confondent. Je n''avais ni l''un ni l''autre, juste cette sensation incongrue d''occuper un autre corps que le mien. Les pierres s''amoncel¨¨rent ¨¤ c?t¨¦ de SIG bien apr¨¨s que la vie ne l''eut quitt¨¦ et quand on d¨¦cida finalement qu''il en avait eu assez, le repr¨¦sentant du H¨¦ron nous convia tous ¨¤ un repas citoyen, histoire de r¨¦tablir la concorde. Les tra?tres ¨¤ l''humanit¨¦ ne se pleuraient pas, ils se f¨ºtaient et aussi la place ¨¦tait-elle pleine apr¨¨s que l''on eut ¨¦vacu¨¦ le cadavre. - Tu ne restes pas ? me demanda-t-on. J''assistais mes voisins dans le dressage des tables. Pliantes et d''un blanc ¨¦cru, elles couinaient quand on les ouvrait en crachant une gerbe de rouille. Un peu plus t?t, on avait apport¨¦ un cadavre dans un sac ¨¤ viande... Celui du mouton qu''on ferait griller et qui nous fixerait de ses yeux aveugl¨¦s par les flammes. - Je n''ai pas faim, r¨¦pondis-je. Je mentais, ¨¦videmment. J''¨¦tais affam¨¦, mais n''avais le c?ur ¨¤ la f¨ºte apr¨¨s ma matin¨¦e. Nous n''¨¦tions pas sur le champ d''ex¨¦cution et pourtant je continuais de voir le fant?me de SIG qui jouait avec son flingue. - Tu as l''air crev¨¦, approuva-t-on. - J''ai mal dormi. Je disais la v¨¦rit¨¦. Lorsque la derni¨¨re table fut d¨¦pli¨¦e, je profitais de mon ¨¦tat pour m''enfuir. Je pr¨¦f¨¦rais de loin d¨¦ambuler dans les rues d¨¦sert¨¦es et poussi¨¦reuses que f¨ºter mon meurtre. Seul, je profanais le silence. Les planches craquaient sous mes pas, maigres compensations aux nid-de-poule qui parsemaient mon chemin. Mon esprit ne parvenait ¨¤ ¨ºtre apais¨¦ par la monotonie des paysages confront¨¦s des centaines de fois. Les batiments d¨¦truits c?toyaient les raccommod¨¦s, certains ¨¦taient connus et d''autres inconnus. J''avais l''impression d''errer dans une jungle autrefois habit¨¦e mais d¨¦sormais laiss¨¦e au r¨¨gne du v¨¦g¨¦tal et tout se ressemblait. Nous n''¨¦tions pas ¨¤ notre place ici, emprisonn¨¦s entre ces barbel¨¦s et ces miradors. Je ne le pensais pas souvent, mais peut-¨ºtre nous aurions d? dispara?tre depuis longtemps, d¨¦vor¨¦s par les cr¨¦atures... Ou... Survivre par l''errance comme ces nomades qui, inconscients du danger, continuaient ¨¤ arpenter les terres d¨¦sol¨¦es. Je n''¨¦tais pas s?r ¨C et je ne le suis toujours pas ¨C qu''il s''agissait d''humains car une rumeur persistante les d¨¦crit comme des cr¨¦atures sentientes. ? Je retournerais ¨¤ la for¨ºt, l¨¤ o¨´ j''ai ¨¦t¨¦ cr¨¦¨¦ ? chantonnais-je en me rem¨¦morant ce chant improvis¨¦ un soir d''¨¦t¨¦. La possibilit¨¦ de mourir n''¨¦tait-elle pas pr¨¦f¨¦rable ¨¤ celle de ne pas vivre ? Vivre... Mes pens¨¦es me guid¨¨rent vers Hector et sa sortie du camp. ¨¦tait-il seulement rentr¨¦ avec l''¨¦quipe de r¨¦cup¨¦ration ? Je me dirigeais d''un pas m¨¦canique vers la cabane qu''il s''¨¦tait construite, persuad¨¦ que j''¨¦tais alors que je le retrouverais entrain de glander sur sa chaise-longue. Oui, j''allais lui foutre mon poing dans sa sale gueule et ?a me soulagerait davantage que mes d¨¦ambulations. J''atteignis sa domus, comme il se plaisait ¨¤ l''appeler et qui rempla?ait la tente que je ne connaissais que trop bien pour l''occuper en seconde main. Elle jurait dans l''environnement pourtant h¨¦t¨¦roclite. L''unique fen¨ºtre provenait d''une maisonnette pour enfant, en vieux plastique rouge, sur laquelle avait ¨¦t¨¦ tendue un sac poubelle transparent qui filtrait p¨¦niblement les courants d''air. Je la vis qui me jetait des appel lumineux, fix¨¦e de guingois dans le mur et engloutie sous une couche de mortier qui mordait sur les bords. Elle ¨¦tait ferm¨¦e, comme la porte qui tenait ¨¤ peine sur ses charni¨¨res de fortune : celles d''un abattant de chiottes. Une monstruosit¨¦ qui r¨¦sultait des mains peu exp¨¦riment¨¦es d''Hector et qui lui convenait ¨¤ merveille ¨¤ ce trou de cul. - Il n''y a personne dans cette baraque ?! tonnais-je. Nulle besoin de r¨¦ponse car ses godasses n''avaient pas ¨¦t¨¦ accroch¨¦es au clou rouill¨¦ qui les accueillaient en sa pr¨¦sence. Mais je devais quand m¨ºme v¨¦rifier et aussi ouvris-je la porte dans l''esp¨¦rance de le retrouver endormi, encore habill¨¦ de son bleu de travail souill¨¦ par les fluides des morts. Il n''¨¦tait pas l¨¤. Un relent de renferm¨¦ me frappa, bien que la piaule eut ¨¦t¨¦ rang¨¦e avec la minutie que je lui m¨¦connaissais comme une invitation ¨¤ un visiteur curieux. Le mobilier, parfaitement plac¨¦e, ¨¦tait d''une grande qualit¨¦ pour le camp. Le lit m¨¦tallique accueillait un nombre effarant de tapis de yoga jusqu''¨¤ en devenir presque confortable, une petite armoire contenait les fringues de mon ami et une table basse ¨C en r¨¦alit¨¦ deux briques surmont¨¦es d''une planche ¨C croulait sous les souvenirs accumul¨¦s. Je me dirigea vers elle, balayant furieusement les bibelots. Ce connard n''¨¦tait pas revenu et ses merdes se retrouv¨¨rent parterre. Je ne pus m''emp¨ºcher de les pi¨¦tiner comme un gosse piquant une crise. - Le con ! m''¨¦criais-je. Je voulais d¨¦truire sa cabane pour ce qu''il avait an¨¦anti en moi. Il avait disparu. Les lunettes f¨¦tiches n''¨¦taient plus l¨¤ et je ne pouvais m¨ºme pas me venger sur celles-ci. Elles appartenaient ¨¤ son p¨¨re et si elles ¨¦taient bris¨¦es cela n''avait rien ¨¤ voir avec l''attaque qui lui ?ta, plus tard, la vie. L''abruti s''¨¦tait assis dessus et les avait donn¨¦ au fiston pour qu''il s''amuse avec. La paire agissait comme un talisman sur Hector et il la dorlotait. Il avait ¨¦t¨¦ embauch¨¦ ¨¤ la r¨¦cup¨¦ration des cadavres et n''¨¦tant pas rentr¨¦, je le pensais bouff¨¦ par la for¨ºt. Une autre hypoth¨¨se s''ouvrait ¨¤ moi : il ne serait pas parti d¨¦finitivement sans la seule chose qu''il lui restait de son p¨¨re. Peut-¨ºtre ¨¦tait-il vraiment mort, mais non pas d¨¦vor¨¦ par les cr¨¦atures. Non. Flingu¨¦ par nos soldats.Unauthorized tale usage: if you spot this story on Amazon, report the violation. Je serrais les poings et ¨¦clata la foutue table. Une ¨¦charde se ficha dans ma chemise. M¨ºme absent, il parvenait ¨¤ m''emmerder. Le souffle court, je me laissa tomber sur son lit et respira lentement afin de me calmer. Je venais d''assassiner un innocent pour ce connard que je ne verrais plus. Au d¨¦part, je crus que ma vision se troublait une nouvelle fois, mais un sourire me parvint du volet clos encore plus sombre qu''¨¤ l''accoutum¨¦e. La joyeuse marmotte se foutait de ma gueule, une enveloppe ¨¤ son effigie avait ¨¦t¨¦ punais¨¦e dans le bois et un prospectus d''antan en d¨¦gueulait. Je le saisis et l''¨¦tudia. Entre les d¨¦lices en bo?te, je retrouvais l''¨¦criture serr¨¦e et maladroite d''Hector. Elle courait sur toute la page, envahissait la suivante. Il n''¨¦tait finalement pas parti sans laisser de traces. Je ma?trisais les myst¨¨res de la langue, une capacit¨¦ rare dans le camp et j''ignorais qu''Hector en ¨¦tait aussi capable. Je lus sa derni¨¨re lettre : Mon grand ami... ? Ma petite merde ? pensais-je en r¨¦ponse. D''o¨´ je suis, je prie pour que tu sois le premier ¨¤ d¨¦couvrir les derni¨¨res lignes que je couche dans ce camp, mais une chose est certaine : je ne prie pas le H¨¦ron. Les secondes s''¨¦grainent et bient?t je partirais dans la for¨ºt. Je redoute de n''avoir le temps de tout t''¨¦crire avant qu''on ne vienne frapper ¨¤ ma porte et je ne parviens ¨¤ me concentrer sur cette lettre. La nuit est longue lorsque la fin s''approche. Qu''est-ce qui m''attend ¨¤ l''ext¨¦rieur du camp ? Si mes th¨¦ories sont correctes : rien. Je cr¨¨verais de faim si je parvins ¨¤ ¨¦chapper aux rafales. Maintenant, au moment o¨´ tu me lis, je ne suis plus dans le camp et n''y reviendrais pas. J''ai embarqu¨¦ avec moi les lunettes de papa et ? combien je me souviens avec une douceur enfantine de toutes ces fois o¨´ elles glissaient sur son nez et qu''il les remontait avec agacement... Elles ¨¦taient cass¨¦es bien avant qu''elles ne le soient irr¨¦m¨¦diablement, les verres ray¨¦s n''aidaient en rien sa vision d¨¦faillante, mais... ¨¦tait-ce important ? Il parvenait ¨¤ aller aux champs, s''occuper de ses poules et changer les liti¨¨res. Je crois que pour ce qui compte vraiment, la vue n''a pas d''autant d''importance que le reste... C''est un bien voyant qui te dit ?a. Pardonne-moi cet ¨¦lan sentimentaliste. Peut-¨ºtre que quand les ¨¦toiles paliront, je le rejoindrais et bon dieu... J''ai peur. Difficile de saisir que le pleutre que je suis puisse s''aventurer dans ces terres maudites... Mais pourtant c''est le cas. Le choix ne m''incombe plus. Je m''en veux pour Sigmund. Paraissait-il ¨¤ tes yeux le coupable id¨¦al ? Pas aux miens, c''¨¦tait juste un pauvre type sur lequel j''ai jet¨¦ mon d¨¦volu par lachet¨¦. Il ne m''a jamais rien fait, son innocence ¨¦tait pure et moi... Je ne suis qu''une ordure que tu peux d¨¦tester autant qu''elle se d¨¦teste. Tes sentiments en mon ¨¦gard sont l¨¦gitimes, je ne m¨¦rite pas ta piti¨¦... Puis... Deux meurtres pour le prix d''un. J''aurais aim¨¦ ¨¦viter le doubl¨¦... J''ai maintenant deux vies ¨¤ sauver pour me rattraper. Pourquoi en suis-je arriv¨¦ ¨¤ condamner SIG ? Tu avais raison, j''ai bien ? emprunt¨¦ ? les r¨¦serves de la cantine. ? Emprunt¨¦ ? ? Ne les avez-vous pas r¨¦cup¨¦r¨¦es ? La v¨¦rit¨¦ ne va pas tarder ¨¤ ¨¦clater. Ne crois pas que le H¨¦ron soit dupe et qu''une place dans une fosse commune ne me soit pas r¨¦serv¨¦e. Tu vas rire, mais apr¨¨s la mort de mes vieux, je me suis retrouv¨¦ hant¨¦ par un r¨ºve r¨¦current. La terre tombait dans mes yeux ouverts et ma bouche, b¨¦ante de stupeur, se remplissait du terreau fertile des vies qui ne viendraient pas. J''¨¦touffais sans cesse. Avec le temps, je d¨¦couvrais que je pouvais encore respirer... Parfois et seulement lorsque mes errances sous cette foutue banquise me m¨¨nent vers une inspiration... Je remplis mes poumons et repars alors en apn¨¦e jusqu''¨¤ que... Jusqu''¨¤ que je n''en puisse plus. Je serais arriv¨¦ ¨¤ ce ? plus ? plus t?t sans toi. Sans Maria. Penses-tu seulement que j''avais l''intention de me carapater avec nos rations minables ? Je voulais avant tout venir ¨¤ l''aide... Maria a appris que son petit serait enlev¨¦ par Carlsen lui-m¨ºme. L''ordure enivr¨¦e n''a pas su tenir sa langue apr¨¨s son deuxi¨¨me pack de bi¨¨res... Pas celles brass¨¦es localement, les autres, de la Marmotte avec plusieurs degr¨¦s d''alcool. Il ¨¦tait bourr¨¦. J''¨¦tais ¨¤ c?t¨¦ et toi tu tapais ta meilleure sieste loin de ce connard sinon tu aurais capt¨¦ Radio Carlsen comme la moiti¨¦ du quartier. Je te laisse imaginer la r¨¦action de Maria... Pas super chaude pour participer ¨¤ l''effort de guerre. Ce marmot, c''est la seule chose qu''il lui reste d''une relation qui fut belle avant de virer au cauchemar. De mon c?t¨¦, je ne pouvais m''emp¨ºcher de penser ¨¤ tous les gosses que nous avons donn¨¦ au H¨¦ron sans que cela ne nous permette de quitter ce putain de camp. Le discours est irr¨¦m¨¦diablement le m¨ºme : une histoire de pr¨¦servation et non de reconqu¨ºte. Les fronti¨¨res du camp n''ont pas boug¨¦ depuis que je suis arriv¨¦ et cela depuis bien des ¨¦ons si tu veux mon avis. Ne va pas me raconter que l''¨¦quilibre est maintenu par ces grillages gringalets qui nous prot¨¨gent de l''envahisseur sylvestre... Ils nous cachent quelque-chose. As-tu d¨¦j¨¤ vu une sentinelle ? Les miradors nous surveillent et oublient la for¨ºt. Carlsen et sa bande ne sont bons qu''¨¤ picoler et ¨¤ parier pendant que les cr¨¦atures r?dent... Si mes parents n''avaient pas ¨¦t¨¦ bouff¨¦, je douterais de leur existence, mais je ne peux m''emp¨ºcher de penser que notre esp¨¦rance de vie en dehors de notre prison d¨¦passe largement l''heure qu''on nous promet. Maria et son gamin se sont risqu¨¦s ¨¤ l''aventure, elle a entendu la voix du Nord comme ta Lucille sauf que contrairement ¨¤ ta copine un type a voulu maximiser ses chances de survie. Une question te br?le. Pourquoi ai-je fait ?a ? Je n''en sais rien... Ma claque de participer ¨¤ cette mascarade ? Un geste de bont¨¦ qui tourne mal finalement... Peut-¨ºtre encore plus que ce que je ne peux imaginer. Je ne sais pas si Maria est parvenue ¨¤ fuir avec son enfant. Je n''ai pas entendu la Voix de mon c?t¨¦, mais je vais la rejoindre et... Si je ne la trouve pas, je rejoindrais les nomades et int¨¦grerais le convoi. Ils recherchent des man?uvres. Je vais r¨¦ussir. Je ne serais pas d¨¦vor¨¦. J''¨¦viterais la balle. Beaucoup d''espoir. Je te dis adieu mon ami. D¨¦sol¨¦ de t''abandonner en chemin, d¨¦sol¨¦ de te faire partager mon crime, d¨¦sol¨¦ si on ram¨¨ne mon corps fauch¨¦ par une rafale, d¨¦sol¨¦ pour tout ce merdier... C''est d¨¦bile d''¨ºtre tu¨¦ pour essayer de se tuer. Totalement d¨¦bile. Merci. Je peux respirer d¨¦sormais. Hector Je ne parvenais ¨¤ me focaliser sur la lettre lorsque je tenta de la relire une seconde fois. J''ignorais si la tristesse rejaillissait ou si la peur m''accaparait. S''imposant en moi, l''alternative de Carlsen d¨¦couvrant la lettre avant moi. Elle ne m''incriminait pas pour ce qui ¨¦tait du vol, mais indiquait sans d¨¦tour que je taisais le crime de mon ami. Je rejoindrais SIG le cas ¨¦ch¨¦ant. Je la froissa, non sans survoler une derni¨¨re fois la formule de cl?ture. ? Je peux respirer ?. Personnellement, j''¨¦touffais. Les yeux embu¨¦s, je sortis de la cabane sous ce grand ciel bleu qui m''englobait. L''univers vert de la for¨ºt qui pointait au bout de la rue, parcell¨¦ arbitrairement par le grillage qui m''en s¨¦parait, m''appelait. Un jour, je retournerais la for¨ºt viendra ¨¤ moi et j''y mourais. La fronti¨¨re ne cessait de bouger et le Mal p¨¦n¨¦trait dans le camp, c''¨¦tait la v¨¦rit¨¦. Les traces sur la chemin¨¦e r¨¦v¨¦r¨¦e par Hilde, l''attaque de Maria... Les cr¨¦atures ¨¦taient d¨¦j¨¤ parmi nous, enlevant m¨¨res et enfants, d¨¦vorant notre qui¨¦tude. - C''est une journ¨¦e de merde et t''en fais partie, dis-je ¨¤ mon reflet rencontr¨¦ dans une flaque boueuse. Chapitre 8 La lame ¨¦br¨¦ch¨¦e entre mes doigts se targuait de la m¨ºme symbolique qu''un ¨¦clat de silex. Elle remontait aux temps o¨´ tout allait assez bien : celui de la joyeuse marmotte. Je la fis glisser sur ma joue en m''observant sombrement dans le fond de ma casserole en cuivre poli. Mon rasage s''apparentait ¨¤ un rituel, une m¨¦ditation hors du temps que j''appr¨¦ciais tout particuli¨¨rement car j''oubliais tout de ma r¨¦alit¨¦. Je saigna. La respiration dans mon dos et l''ombre qui me recouvrait me priva de ma qui¨¦tude matinale. Sans que je ne l''entende, l''inspecteur Brooks s''¨¦tait profil¨¦ jusqu''¨¤ moi. Il m¨¦sinterpr¨¦ta ma maladresse, croyant que je voulais le saluer, et leva la main en r¨¦ponse. Lorsque je me retourna, il grima?a en se caressant sous l''orbite, en miroir ¨¤ mon estafilade. - D¨¦sol¨¦, il semblerait que je vous ai surpris, me dit-il. Je le maudissais en d¨¦coupant un morceau de tissu d''un ancien pantalon que je ne gardais qu''¨¤ ce but et que j¡¯appliquai sur ma plaie. - Ce n''est rien, r¨¦pondis-je. Remarquant que le tissu que j''utilisais ¨¦tait sale, il fouilla dans sa poche pour en sortir un mouchoir en tissu immacul¨¦ : - Une nouvelle dotation et je n''ai pas d''allergies. Prenez-le, m''invita-t-il. - Mon visage est d¨¦j¨¤ crade, r¨¦pliquais-je. Je pris quand m¨ºme le mouchoir et le glissa dans ma poche. - C''est toujours ?a de pris pour la prochaine fois. Il me sourit en levant son pouce. Je le trouvais presque sympathique et m''¨¦tonnais de le voir. Pourquoi lui et pas un autre ? Maintenant je sais : le H¨¦ron maintenait une relation de confiance en maintenant ses repr¨¦sentants dans les secteurs d¨¦j¨¤ visit¨¦s. Il s''assit sur le trottoir crasseux ¨¤ mes c?t¨¦s, insouciant de son costume noir qui ne saurait le rester. - Il fait froid ces derni¨¨res nuits, commen?a-t-il. - Le temps est humide. Il leva les yeux sur un ciel d¨¦gag¨¦ puis d¨¦signa les restes de mon feu de camp. Je craignis connement qu''il se mette ¨¤ le fouiller et d¨¦couvre la lettre que je venais de br?ler. Le foyer ¨¦tait encore chaud, sans ¨ºtre br?lant, et il s''empara d''une bo?te de sardines qui n''en contenait plus depuis des d¨¦cennies : - Vous apprendrez que ?a ne br?le pas, me dit-il sur un ton suffisant. - Trop de rago?t ¨¤ la cantine, expliquai-je. C''est rare, mais il faut bien le r¨¦chauffer. - J''imagine. Il gardait la bo?te en main et la reposa. Je r¨¦sistais plut?t bien ¨¤ la chaleur, mais m¨ºme moi je me serais cram¨¦. Il d¨¦gaina une de ses clopes qu''il alluma avec un Zippo, ma foi en bon ¨¦tat malgr¨¦ son age. ¨¦tonn¨¦, je lui demanda s''il restait encore de l''essence dans ces machins et il me r¨¦pondit : - Il n''en reste pas dans, mais pour. Par contre, allez chercher une pierre ¨¤ feu... Quand la mienne sera morte, ?a sera la fin du petit. Vous en voulez une d''ailleurs ? Il me tendit une clope que je refusa en me penchant pour attraper mes godasses, histoire de lui signaler subtilement que j''allais me tirer. - Vous ¨ºtes press¨¦ ? - Je dois embaucher. - J''ai d¨¦j¨¤ arrang¨¦ ?a, vous pouvez rester un peu. Il aspira longuement sur le filtre et tapota les cendres sur mes papiers calcin¨¦s. Comme allume-feu, ils ¨¦taient parfaits et j''¨¦tais chanceux qui ne remarqua pas l''absence de combustible plus durable. - J''aimerais venir pour vous saluer, mais je n''apporte que des mauvaises nouvelles, m''admit-il. J''aurais d? m''en douter car le noir de sa veste, pas encore sali par la poussi¨¨re, et son teint extraordinairement pale, ne n''¨¦loignait gu¨¨re de l''id¨¦e que je me faisais de la Faucheuse. ¨¦videmment, il ne pouvait porter que des mauvaises nouvelles et j''appr¨¦hendais celle qu''il allait m''annoncer. J''oubliai mes godasses pour me concentrer sur son crane d¨¦mesur¨¦, tachant de mettre de c?t¨¦ l''anxi¨¦t¨¦ qui gonflait. - Je ne peux pas tomber plus bas, dis-je. - Alors, dans ce cas... Je dois vous apprendre que votre ami a d¨¦sert¨¦.Unauthorized reproduction: this story has been taken without approval. Report sightings. Il me consid¨¦ra avec une intensit¨¦ qui me fit fr¨¦mir comme s''il tentait de lire en moi. - Hector ? Il est mort ? bl¨ºmis-je. - L''encadrant l''a manqu¨¦ quand il a pris la fuite. Vous connaissez le r¨¨glement... Nous enqu¨ºtons encore, mais n''ayant jamais eu ¨¤ abattre quelqu''un jusqu''¨¤ pr¨¦sent, nous pensons qu''il a volontairement manqu¨¦ sa cible. Un soupir de soulagement jaillit de ma bouche autrement crisp¨¦e. Je n''avais jamais saisi en quoi quitter le camp relevait du crime capital. Une atteinte ¨¤ l''humanit¨¦ en la laissant ¨¤ son sort ? Les chances de survie dans les bois ¨¦taient pourtant infiniment plus ¨¦lev¨¦es que celles d''une rencontre charnelle avec une balle de fusil. L''inspecteur Brooks me consid¨¦ra avec amusement : - C''est un acte criminel, mais je note votre soulagement et l''entends. - Pardonnez-moi. Le m¨¦got port¨¦ ¨¤ ses l¨¨vres approchait dangereusement du filtre. Il le retira de sa bouche pour l''¨¦craser sous ses pieds, tatonnant sa veste ¨¤ la recherche du paquet pour s''en sortir une autre. - Je ne devrais pas. Para?t que ces saloperies filent la mort, mais ce n''est pas comme si nous ne la c?toyons pas. Il partagea avec moi la fum¨¦e canc¨¦rig¨¨ne. Il r¨¦fl¨¦chit un instant en regard passer un nuage et me lacha un surprenant : - Pourquoi est-ce que la d¨¦sertion est interdite ? - Je l''ignore... Nous ne pouvons abandonner les n?tres ¨¤ notre sort ? L''¨¦go?sme doit ¨ºtre s¨¦v¨¨rement r¨¦prim¨¦ pour que nous tenions, tentais-je ce qui lui soutira un ¨¦clat de rire. - Pouvons-nous r¨¦ellement retirer un tel ¨¦l¨¦ment de notre d¨¦finition en tant qu''humain ? Exp¨¦rimentons-nous autre chose que notre propre r¨¦alit¨¦ ? Nous ne nous rassemblons pas pour l''humanit¨¦, mais pour les affamer. Avez-vous vu une des cr¨¦atures qui errent dans la for¨ºt ? Vous respirez encore donc je peux en d¨¦duire que ce n''est pas le cas. J''en ai vu des mortes... Un nombre consid¨¦rable. Elles sont humano?des, d¨¦nu¨¦es de toute pilosit¨¦. Leur chair est presque inexistante, translucide et les ongles ont ¨¦t¨¦ alt¨¦r¨¦s jusqu''¨¤ ressembler ¨¤ des lames. Certaines ont des crocs capables de broyer des thorax. Nous ne savons que peu de choses sur leur mode de vie sinon qu''elles se fondent sous les feuilles en putr¨¦faction le jour et, r¨¦veill¨¦es par un marcheur inconscient qui d¨¦couvre qu''il ne vivra pas le prochain printemps, se r¨¦veillent. Les nuits, elles sortent pour attaquer en meute : ¨¤ la recherche de proies humaines. Elles ne sont pas d¨¦pourvues d''intelligence. Les excursions men¨¦es par le H¨¦ron les maintient au calme, dans leurs territoires. Les enfants qu''il enl¨¨ve pour les ¨¦lever au rang de guerrier sont modifi¨¦s ¨¤ cet effet. Nul individu biologique n''est susceptible de les vaincre. Est-ce que vous comprenez ? Je hocha la t¨ºte en guise de r¨¦ponse et il continua. J''¨¦tais, malgr¨¦ moi, fascin¨¦. - Le pari est qu''un enfant sauvera plus de vies qu''il ne pourrait en cr¨¦er par lui-m¨ºme. N¨¦anmoins, nous ne parvenons ¨¤ maintenir une courbe d¨¦mographique haute et sans apports g¨¦n¨¦tiques ext¨¦rieurs, l''humanit¨¦ dispara?trait totalement. - Il reste les nomades, fis-je remarquer. - Ils ne sont pas humains, m''assura-t-il avec franchise. Qu''est-ce qui se trouve entre leurs jambes ? En avez-vous vu un nu ? Je l''ignorais et triturais mes mains comme un enfant impatient qui attendait la suite. Les nomades que j''avais rencontr¨¦ se trouvaient syst¨¦matiquement affubl¨¦s de dr?lesses de tenues qui ne parvenaient ¨¤ cacher leurs jambes bris¨¦es en des angles ¨¦tranges. - Jamais. Non, ? grand jamais ! - Moi non plus, ils m''intriguent... Mais ne nous ¨¦loignons pas du sujet. Nous sommes les derniers humains et deviendrons des cr¨¦atures avilies si rien n''est fait... Je vais vous confier un secret qui n''en est pas vraiment un, mais que personne ne veut entendre. Les Anciens sont au courant, certains d''entre vous aussi... Il suffit de demander. Qu''est-ce qu''une cr¨¦ature ? Des secrets par milliers habitaient le H¨¦ron. La rumeur de l''un d''entre eux expos¨¦ ¨¤ notre vue m''interpellait. - Je n''en sais rien, mais d?tes-moi, le priai-je sans savoir si je souhaitais l''entendre ou non et le sourire carnassier qu''il afficha me d¨¦plut. - Les cr¨¦atures sont des vampires. Ne vous m¨¦prenez-pas, elles ne sont pas comme celles de la litt¨¦rature. Elles ne transforment pas le mortel en sanguinaire pr¨¦dateur, mais se contentent de le tuer. Une fois mort, elles infectent le cadavre qui se retrouve enlis¨¦ dans un cocon, une chrysalide certains disent. Lorsqu''elle se dissout apr¨¨s des pluies r¨¦p¨¦t¨¦es, une nouvelle forme de vie en ¨¦clot. Voil¨¤ la v¨¦rit¨¦ Larsen : nous affrontons des cadavres d¨¦shumanis¨¦s. Contrairement ¨¤ ceux de la litt¨¦rature, elles ne transforment pas le mortel en assoiff¨¦ de sang, mais le tuent. Elles infectent le corps encore chaud qui se retrouve enlis¨¦ dans un cocon avant de rena?tre sous leur forme. Les cr¨¦atures que nous affrontons sont des cadavres contamin¨¦s, voil¨¤ la v¨¦rit¨¦ Peter. Un corps froid ne peut ¨ºtre infect¨¦ et... Je crois que vous comprenez maintenant pourquoi nous pr¨¦f¨¦rons abattre un d¨¦serteur plut?t que de le laisser tenter sa chance ailleurs. Nous nous pr¨¦servons d''un ennemi ¨¤ venir. Tuer ou ¨ºtre tu¨¦, pr¨¦f¨¦r¨¦ ¨ºtre le meurtrier qu''en laisser un autre le devenir ¨¤ sa place. - Hector... murmurais-je. - Et les Escamilla. Je n''ai jamais vu d''enfants contamin¨¦s et je ne veux m¨ºme pas y penser. Ce n''est pourtant pas l''impression qu''il m''en donna. Il avait la bouche pateuse ¨¤ force de parler et ouvrit une petite bouteille ¨C encore scell¨¦e ¨C pour y rem¨¦dier. Je ne pouvais m''emp¨ºcher de me rappeler, ¨¤ l''¨¦vocation des vampires errants dans les bois, des parents d''Hector exsangues et attaqu¨¦s par une souillure qui n''avait pas encore eu le temps de s''emparer de leurs corps. Jamais mon ami n''avait ¨¦voqu¨¦ de b?cher, sans doute n''avait-il pas eu le temps d''assister ¨¤ leur cr¨¦mation. J''imaginais les agents du H¨¦ron cramant des cadavres comme s''il s''agissait d''un terrifiant virus m¨¦di¨¦val. Le temps avait certainement balay¨¦ leurs cendres depuis. - Je ne veux pas y penser non plus, lui avouais-je alors que j''y pensais vraiment. - J''imagine. Un peu d''eau ? Il n''en ¨¦tait pas ¨¤ son coup d''essai. Je lui montra la bouteille qu''il m''offrit lors de notre premi¨¨re rencontre et qui se trouvait ¨ºtre remplie d''une eau fantastique : celle du puits collectif. - L''eau du H¨¦ron, tout lui appartient apr¨¨s tout, dis-je. Sans lui, nous d¨¦ambulerons dans les bois avec les tripes de nos gamins comme en-cas. Je ris. J''essayais de me d¨¦tendre par ce trait d''humour morbide. - Personne ne peut les combattre sinon lui, approuva-t-il apr¨¨s s''¨ºtre accord¨¦ un rire forc¨¦. Maintenant... Parlons s¨¦rieusement. Vous ne sauriez pas o¨´ est pass¨¦ votre ami ? A-t-il seulement lach¨¦ un mot avant de d¨¦serter ? Une balle pour d¨¦sertion, aussit?t absous s''il revenait de son plein gr¨¦... - Vous ne lui tirerez pas dessus ¨¤ vue ? - Je ne peux l''assurer. - Et je ne peux vous dire ce qu''il est devenu. Nous avons partag¨¦ un dernier repas le soir o¨´ SIG s''est fait coffr¨¦, je l''ai rapidement aper?u apr¨¨s... Puis il a disparut. Tout le monde dispara?t en ce moment. ? Bient?t mon tour. La cal¨¨che s''avance et le cocher m''invite ¨¤ monter ? pensais-je sombrement. Le cocher ¨¦tait de noir v¨ºtu, moi d''un blanc livide. Fantomatique. - Donc ?a en est fini pour monsieur Durand, remarqua-t-il simplement. Nous ne pourrons le sauver de sa propre folie. Que son corps puisse ¨ºtre au moins retourn¨¦ ¨¤ la terre lors d''une de nos prochaines excursions en dehors du camp... Je suis d¨¦sol¨¦ Monsieur Larsen. Je me pris la t¨ºte entre les mains et versa une larme. Durand. Je ne sais plus si je vous ai dit que j''ignorais son nom. Quand je lui posa la question, il me r¨¦pondit qu''on ne pouvait en porter un sans poss¨¦der de famille. ? Pourquoi pas ? ? m''¨¦tais-je dit. L''argument valait et dans le camp l''usage veut que nous nous appelions par nos pr¨¦noms accompagn¨¦s de qualificatifs concrets. Je me consid¨¨re comme ¨¦tant Peter Larsen, mais pour les autres je ne suis que Peter de la rue caboss¨¦e. - Il s''appelait donc Durand. Hein ? - Oui, dit-il en se relevant et en me tendant la main. - Nous pleurerons Hector Durand. - Peut-¨ºtre pas... Ne m''oubliez pas si vous avez des nouvelles. Il en va de la survie de tous. Chapitre 9 L''ulc¨¨re n¨¦ de nos assauts r¨¦p¨¦t¨¦s contre la terre nous contenait. Les boutiques d¨¦sertes qui l''encerclaient r¨¦sonnaient de pr¨¦sences fantomatiques et belliqueuses. Nous avions saccag¨¦ les derni¨¨res reliques du pass¨¦ et nous trimions ¨¤ coup de pioche, hurlant et maudissant l''humanit¨¦ toute enti¨¨re. Les briques nous pleuvaient dessus des ruines fragilis¨¦es au-dessus de nos t¨ºtes et parfois une caisse enregistreuse se joignait au bombardement en r¨¦pandant son shrapnel de pi¨¨ces. Je portais mon casque et cette fois-ci elles ricoch¨¨rent. - Cling, lan?a un de mes coll¨¨gues. Je levais les yeux vers lui en le d¨¦couvrant pour la premi¨¨re fois. Ils ¨¦taient tous tomb¨¦s. Ma maladie appartenait au pass¨¦, mais j''en ¨¦tais le porteur originel. Il venait d''un quartier voisin afin de renforcer nos ¨¦quipes et poss¨¦dait des ¨¦paules musculeuses qui me cachaient le peu de soleil qui me parvenait au fond de ce trou noir qui aspirait mes journ¨¦es depuis mon arriv¨¦e. Je me souvins alors de la premi¨¨re fois o¨´ je le vis sur une carte tendue par le coordinateur du H¨¦ron. Le cercle ratur¨¦ en noir vers lequel je devais me rendre ¨¤ ma premi¨¨re journ¨¦e pouvait alors ¨ºtre un de ces d?mes reconvertis en serres. Je le pensais... Apr¨¨s tout, mon exp¨¦rience agraire parlait pour moi. Puis je me retrouva affect¨¦ ¨¤ cette carri¨¨re, mais finalement j''avais d¨¦j¨¤ l''habitude de c?toyer des trous du cul. Ils se comptaient par l¨¦gion dans la r¨¦gion et si notre nouvel arrivant n''en avait pas l''allure, je le soup?onnais d''en ¨ºtre un : tout au fond. - Je vais bien, lui r¨¦pondis-je. - Esp¨¦rons, ta pelle ne va pas creuser seule ! Je lui souriais, mais la ranc?ur naissait de cette mauvaise blague. Tous des cons. Aveugl¨¦ par ma propre sueur et le soleil rasant, ¨¤ regarder avec malveillance cette pelle avec son manche enrob¨¦ de caoutchouc jaune et sa t¨ºte rafistol¨¦e par mes soins, je me mis ¨¤ me demander combien de temps je la conserverais. ? Assez longtemps ? fut ma conclusion lorsque je la saisis pour pelleter les gravats dans le chariot. Mes bras ankylos¨¦s peinaient ¨¤ me r¨¦pondre, la fin de mon service n''aurait d? tarder ¨¤ arriver et je l''attendais avec une impatience croissante. Chaque effort me plongeait dans une transe m¨¦ditative et j''enviais les bienheureux occup¨¦s ¨¤ tirer le chariot lorsque je leur en donnais le signal. Ils devaient tr?ner sur une montagne de pierres, persuad¨¦s de le m¨¦riter alors que j''¨¦difiais un cairn titanesque en l''honneur de SIG. Oui, ?a ils ne pouvaient pas me l''enlever m¨ºme si j''¨¦tais le seul ¨¤ concevoir la chose comme telle. Ils le d¨¦truiraient pour remonter mes travaux ailleurs, mais je le rebatirais inlassablement et obtiendrais, l''esp¨¦rais-je alors, mon pardon. Un mec sauta de l''¨¦tage sup¨¦rieur pour me rejoindre. Je l''ignorais sciemment. La rel¨¨ve arrivait et j''allais donc bient?t manger un bout avant de m''endormir dans ma tente v¨¦tuste. Je me sentais observ¨¦ et n''aimant pas cette sensation me retourna franchement vers lui : - Bient?t la fin mon ami ! me dit-il, puis ¨¦clatant de rire : je prends le relais. On va bient?t tourner.Ensure your favorite authors get the support they deserve. Read this novel on Royal Road. Je le remercia et jeta ma pelle. Il prit ma place et continua ce que j''avais commenc¨¦. La longue piste qui cheminait jusqu''¨¤ la sortie de la carri¨¨re m''¨¦puisait rien qu''¨¤ la voir et aussi sortis-je de mon sac la bouteille que m''offrit l''inspecteur Brooks et qui me servait depuis lors de gourde. L''eau ¨¦tait ti¨¨de et pas aussi bonne que lorsque je la bus la premi¨¨re fois. J''en avala une gorg¨¦e et incapable de me focaliser sur le lointain, entreprit de lire l''¨¦tiquette en attendant que les forces me reviennent. ? Joyeuse marmotte, tu creuses ta maison et nous devrions en faire de m¨ºme ?, souris-je ¨¤ l''¨ºtre plastifi¨¦. Une inscription sous sa petite gueule adorable me sauta aux yeux : 07/12/E44. J''essayais de me rappeler ¨¤ quoi cela correspondait. Je me rappelais de l''existence de num¨¦ros de s¨¦rie, mais ils n''¨¦taient pas coup¨¦s de barres et si je ne connaissais pas la date en dehors des saisons, j''¨¦tais ¨¤ peu pr¨¨s s?r que nous ¨¦tions en E62. Du moins, c''est ce qu''on nous avait lors du r¨¦veillon. Une date ? L''hypoth¨¨se ¨¦mergeait en moi et me troublait. En E44 j''¨¦tais a priori n¨¦, compte tenu de mon age, et les usines ne tournaient plus... Puis, cette lettre ? E ?... ¨¤ quoi correspondait-elle ? ? E ?... - Jolie ta bouteille, si tu n''en veux pas je te la r¨¦cup¨¨re, lacha mon rempla?ant. Bien que je l''entendis, lui r¨¦pondre n''¨¦tait pas ma priorit¨¦ et je ressentis son d¨¦dain. J''en avais rien ¨¤ foutre de ce qu''il pouvait penser et ne me sentais nullement redevable de son acte. La cloche sonna officiellement la fin de mon calvaire et la douce lib¨¦ration s''abattit sur moi. J''¨¦tais crev¨¦ et fig¨¦ sur place, ¨¤ moiti¨¦ absent. ? Dans deux minutes, je monte ? me dis-je. La cloche sonna derechef. Pour qui sonnait-elle ? Le carillon du paradis me d¨¦routait. ? Un peu plus de temps ? et elle s''emballa. Mon rempla?ant s''¨¦loigna subitement du chariot et le tumulte qui me parvenait haut au-dessus de moi se noyait dans ma torpeur. - D¨¦gage pauvre con ! Un con, le qualificatif me convenait. Je me le pris en pleine gueule, mon esprit s''attardant plus que de raison sur celui-ci, ignorant l''ordre. Pourquoi me tirerais-je ? Le silence... Les pioches elles-m¨ºmes s''¨¦taient tues pour ouvrir la piste ¨¤ la marmotte qui creusait son terrier. La rumeur lointaine s''amplifia, le brouillard auditif s''estompa. Les supplications terroris¨¦es me parvinrent alors que je levais la t¨ºte pour voir mon soleil cach¨¦ par un roc massif. L''ombre m''enveloppait et je vis l''unique incisive de la marmotte, j''apprendrais plus tard qu''un mineur avait bris¨¦ sa pioche et que c''est ce que je pris comme tel. Elle allait m''¨¦craser et r¨¦gler l''int¨¦gralit¨¦ de mes probl¨¨mes, mais je devais encore les affronter. Avec le recul, je me dis que ?a n''aurait pas ¨¦t¨¦ si mal : apr¨¨s tout la fosse ¨¦tait d¨¦j¨¤ creus¨¦e, ils n''auraient eu qu''¨¤ rajouter un peu de terre sur mon cadavre compress¨¦. J''allais mourir. Croyez-le ou pas, le temps prend vraiment une ¨¦paisseur r¨¦elle dans ces conditions-l¨¤. Je me souviens avoir demand¨¦ ¨¤ mes jambes fatigu¨¦es de m''¨¦loigner du danger, aussi que je tournais en boucle. Je n''en sortis que parce que l''homme qui venait d''abattre le g¨¦ant de pierre d¨¦boulait sur moi en serrant si fort le manche de sa pioche que si le bois avait ¨¦t¨¦ plus pourri, il aurait ¨¦t¨¦ irr¨¦m¨¦diablement marqu¨¦. Comment avait-il d? ¨ºtre heureux de d¨¦tacher ce putain de bloc avant qu''il ne se lance dans sa course l¨¦tale... Il allait m¨ºme le concasser pour le prochain et en le remarquant, je me dis que cela ferait moins de boulot pour le prochain pour peu qu''il daigne nettoyer mes restes. Tout s''arr¨ºta alors pour moi. Les premiers gravillons qui pr¨¦c¨¦dait ma marmotte m''atteignirent, un me frappa la t¨ºte et puis le n¨¦ant... Impossible de dire si je m''extirpa in extremis ou si l''homme qui se ruait sur moi me poussa, mais je sais que j''ai bien roul¨¦ jusqu''¨¤ qu''une barre ¨¤ mine plant¨¦e dans la terre ne me stoppe. J''en garde par ailleurs encore la cicatrice m¨ºme si on ne s''y attarde gu¨¨re quand on me voit... Ce n''est clairement pas la premi¨¨re chose que l''on remarque. Chapitre 10 Un t¨¦n¨¨bres m''engloutirent et me gliss¨¨rent ¨¤ l''oreille des promesses qu''elles ne pouvaient pas tenir. En partant je les ¨¦coutais, docilement et avec la patience n¨¦e de mon incomp¨¦tence. J''¨¦treignais le n¨¦ant comme un vieil amant. Le phare clignotait encore, mais son ¨¦clat diminuait. Je disparaissais en songeant qu''insecte j''¨¦tais n¨¦, qu''humain je me mourais. Je transitionnais vers un ¨¦tat d''inertie totale et si ce dernier est habituellement imag¨¦ par la travers¨¦e d''un tunnel, je ne peux m''emp¨ºcher de noter qu''une naissance s''y apparente : le nouveau-n¨¦ se rue en dehors de l''ut¨¦rus maternel, attir¨¦ par la flamme vacillante de la bougie de la sage-femme. Ce vulgaire insecte abandonne sa chrysalide pour d¨¦couvrir la vie et d¨¦laisser la longue nuit pour le court jour. Dans les tourments embrum¨¦s de mon corps d¨¦sarticul¨¦, je riais en moi-m¨ºme de ce constat. J''appartenais au rien comme il m''appartenait : un jour je retournerais ¨¤ la matrice originelle, ¨¦toile lointaine au bord de l''implosion. Mourir, crever, dispara?tre d¨¦finitivement. Une main laborieuse me gommait, mais j''¨¦tais tenace. Heures apr¨¨s heures, jours apr¨¨s jours, semaines qui se suivaient et se ressemblaient, et je d¨¦couvrais que je ne devais pas mourir. Je renaissais en nourrisson incapable et ¨¦tourdi par les ¨¦pines qui se plantaient dans son flanc. Ma premi¨¨re vision vu celle offerte ¨¤ mes yeux riv¨¦s vers le blanc crasseux d''une autre r¨¦alit¨¦. Le plafond de ma chambre se d¨¦litait et je ne vis que lui tant que je fus dans l''incapacit¨¦ de tourner ma t¨ºte. Les infirmiers venaient et repartaient sans m''adresser la parole. Je ne savais pas s''ils me prenaient pour un incapable, mais ne pouvais douter qu''ils me consid¨¦raient comme un d¨¦chet. Je venais de passer du statut de bras arm¨¦ du renouveau ¨¤ celui de pierre dans le fardeau de l''humanit¨¦. Dans mes jours les plus fi¨¦vreux, je ressassais que je n''¨¦tais rien, peut-¨ºtre ne l''avais-je jamais ¨¦t¨¦, et que je finirais mes jours dans cette clinique de fortune qui me rappelait davantage un cabinet v¨¦t¨¦rinaire. Le chien n''¨¦tait pas encore abattu, mais le chien haletait. Incomp¨¦tence, chair molle, poids mort. Les journ¨¦es s''encha?naient, ¨¦th¨¦r¨¦es et dissip¨¦es dans ma conscience amoindrie. Finalement, vint un jour o¨´ je tenta de me lever par moi-m¨ºme. Ma main droite tatonna ¨¤ la recherche d''une barre de soutien. Elle la d¨¦couvrit o¨´ elle devait ¨ºtre et je me hissa dans une situation pr¨¦caire. Le monde tourna et je perdis l''¨¦quilibre. Je tenta de le retrouver en usant de mon bras vacant et j''eus l''impression que mon ¨¦paule ¨¦tait en roue libre tant cette action fut douloureuse. Je retomba lourdement en l''¨¦crasant sous mon propre poids. J''¨¦mis alors mon premier son depuis mon retour : un hurlement. Alert¨¦ par les cris, un infirmier d¨¦boula dans ma chambre carrel¨¦e et je m''en souviens parfaitement parce qu''il arborait une moustache ridicule. Le chien se mordait la queue. Le dresseur le gourmanda : - Du calme, que diable ! Qu''est-ce qui vous prend bordel ?! Un souffle pour seule parole et je me mis ¨¤ rouler sur moi-m¨ºme. Il s''approcha de moi avec une agilit¨¦ que ne laissait entendre sa carrure. La totalit¨¦ de sa masse se retrouva plaqu¨¦e contre mon buste alors qu''il me maintenait en place et je pleura comme un gamin. Je crois que mes premiers vrais mots tournaient autour du fantastique univers de la torture, entrecoup¨¦s de jurons que l''infirmier ne releva pas : - Vous voulez donc perdre l''usage de vos autres membres ? Je cessa de gigoter et tacha de contr?ler les pulsations erratiques de mon c?ur. Il m''administra un calmant. Quand je revins ¨¤ moi, je parvins ¨¤ le remercier et lui demanda de l''eau. Il grima?a en s''emparant d''un broc voisin. Je ne voulais savoir depuis combien de temps l''eau croupissait ici. Je ne m''attendais pas ¨¤ grand-chose, mais peut-¨ºtre pas ¨¤ ce qu''il me glisse la feuille de m¨¦tal entre mes dents. Peu ¨¤ peu, l''eau arrivait dans ma gorge ass¨¦ch¨¦e par la maltraitance m¨¦dicale et bient?t la pateuse disparut. Les cliniques n''avaient pas pour r¨¦putation d''¨ºtre bienfaisantes envers les non privil¨¦gi¨¦s du camp, mais je ne m''en tirais pas si mal. Je claqua ma langue et d''une voix endormie lui demanda depuis combien de jours je dormais. Il jeta un ?il ¨¤ une feuille punais¨¦e sur mon lit, calcula rapidement et d¨¦clara: - Seize, vous n''¨ºtes pas pass¨¦ loin de l''¨¦viction.Unauthorized usage: this tale is on Amazon without the author''s consent. Report any sightings. Seize. Le moustachu rit ¨¤ mon malheur. Les ressources ¨¦tant limit¨¦es dans le camp et destin¨¦es, pour l''essentiel, aux arm¨¦es du H¨¦ron, nous ne disposions que d''un capital restreint en mati¨¨re de soin. Il me restait quatorze jours de prise en charge avant que l''on me rende ¨¤ la rue. Mort ou vif. Je pressentais que ma convalescence durerait plus longtemps, a minima mon incapacit¨¦ et que je ne pourrais retrouver mon travail ¨¤ la carri¨¨re. Que deviendrais-je ? Je me voyais d¨¦j¨¤ zoner dans mon quartier, avec ma b¨¦quille, un bras valide et l''animosit¨¦ des rescap¨¦s. Je lui souris, il me sourit. Une situation invraisemblable dans une chambre blanche : - J''ai vraiment de la chance, reconnus-je en d¨¦couvrant que parler ne me tourmentait pas trop les c?tes. L''autre va bien ? - Quel autre ? demanda l''infirmier. - Le... Je ne parvenais ¨¤ figer un visage sur l''inconnu. Plusieurs s''encha?naient et je pensais qu''aucun n''appartenait ¨¤ une de mes connaissances. - Vous ¨ºtes fatigu¨¦, me coupa-t-il. Le jour de l''accident, vous ¨¦tiez seul au bout du canon et le boulot n''a fr?l¨¦ que vous. - L''autre, r¨¦p¨¦tais-je. Une figure indistincte, inconnue et qui avait toujours ¨¦t¨¦ pr¨¦sente. Je regardais le broc suspendu dans la main de l''infirmier et je ne parvenais pas ¨¤ faire le rapprochement. Vous l''aurez devin¨¦, mais j''¨¦tais encore dans le coltard et je phasais sur de la flotte. - Vos souvenirs redeviendront clairs avec le temps, m''assura-t-il. Il faudra simplement que vous expliquiez au comit¨¦ pourquoi vous n''avez pas boug¨¦ malgr¨¦ les avertissements. Il serra ses l¨¨vres et je per?us une certaine peur dans son regard. Un fou, voil¨¤ tout ce que j''¨¦tais pour lui et je le ressentais. La possibilit¨¦ de mon inaction soit prise pour une tentative de suicide m''effleura et j''ignorais comment ce geste ¨¦tait per?u dans le camp. En tant que derniers des humains, nous ne disposions plus de nos propres vies. Elles appartenaient ¨¤ la soci¨¦t¨¦ ¨¤ rebatir et le tout surpassait l''unit¨¦. Qu''elles ¨¦taient les cons¨¦quences de l''¨¦mergence d''une individualit¨¦ dans la fourmili¨¨re qui ne dormait jamais ? La mort. Je ne la d¨¦sirais pas et si je n''avais boug¨¦, c''¨¦tait pour l''Autre. Toujours cette indistincte alt¨¦rit¨¦ qui ne me lachait pas. - Quand serais-je gu¨¦ri ? demandais-je. - Je ne peux pas vous le dire. Vous n''¨ºtes plus bon ¨¤ rien, une carcasse qui ne servirait m¨ºme pas pour pi¨¨ces d¨¦tach¨¦es... La froideur extr¨ºme de l''infirmier ne me d¨¦plut pas. Il avait le m¨¦rite de l''honn¨ºtet¨¦ et, franchement, je m''en doutais. - Je suis assez point moche ? - Vos jambes sontcro?t¨¦es, mais ?a va encore... Par contre, pour ce qui est de votre bras gauche... Je ne vais pas passer par quatre chemins, ?a serait irrespectueux de ma part, donc je vous dirais que l''amputation aurait-¨¦t¨¦ pr¨¦f¨¦rable si les risques d''infection n''auraient pas mis en p¨¦ril votre existence. Dans les anciens manuels, ils pr¨¦conisent de briser les os pour permettre une gu¨¦rison harmonieuse... Mais cela entend une op¨¦ration invasive que nous ne ma?trisons plus. Avec le temps, vous retrouverez un usage sommaire de votre bras, mais ?a - Vous devez faire erreur, m''insurgeais-je. Il est encore l¨¤... - Ils disent tous ?a, mais nous finissons toujours par avoir raison. Je psychotais en regardant mon bras. Par¨¦ ¨¤ me lancer dans une crise d''hyst¨¦rie, je comptais les articulations suppl¨¦mentaires ¨¤ travers le trac¨¦ tortueux du platre. Il avait la couleur de l''os et se comportait comme tel, l''infirmier le caressa du bout du doigt. - Par chance, le rocher n''a pas roul¨¦ dessus. Il vaut mieux un bras inutile qu''une septic¨¦mie g¨¦n¨¦ralis¨¦e... Pour ce que ?a vaut, gardez cela en t¨ºte. Vous ¨ºtes chanceux si on consid¨¨re les choses sous un autre angle. Chanceux ? Je voulais lui cracher ¨¤ la figure, mais le message commen?ait ¨¤ monter. - Une main suffit pour remplir les gamelles. J''ai entendu qu''ils embauchaient dans les cuisines centrales... - Oui, je suis bon ¨¤ ?a... Peut-¨ºtre... Mon cul ! Quand sortirais-je ? Il regarda une nouvelle fois la feuille punais¨¦e et la lit. Je doutais qu''il ait assez de patient pour m''avoir oubli¨¦, mais j''appr¨¦ciais son jeu d''acteur. Je me sentais important. - R¨¦sumons... Vos jambes n''ont rien, vos c?tes sont a minima f¨ºl¨¦es, possiblement bris¨¦es, mais rien de d¨¦plac¨¦. Rien qui ne vous emp¨ºche de marcher et pour ce qui est de la douleur... - Quand ? le stoppais-je. - Demain, me r¨¦pondit-il. Sur vos jambes et avec une b¨¦quille. Il rit. - Pas dans un cercueil. On vous pense mort... - Je ne le suis pas, dis-je en remarquant ¨¤ quel point j''appr¨¦ciais ce constat. - Mort ou incomp¨¦tent, c''est la m¨ºme chose. ? Content de vous revoir parmi nous ? me dit-il finalement avant de sortir en me laissant seul dans cette pi¨¨ce baign¨¦e par la lumi¨¨re des n¨¦ons qui s''¨¦teignirent les uns apr¨¨s les autres : le premier par fatigue. L''obscurit¨¦ vint et je lui souris b¨ºtement avec mes yeux aveugl¨¦s riv¨¦s sur le plafond blanc-noire. Une quinte de toux me crama les poumons, sacril¨¨ge ultime dans ce silence retrouv¨¦ et je crois que je pris du temps ¨¤ m''endormir... Aucune certitude : mes souvenirs de cette nuit sont troubles. Chapitre 11 Les pales du ventilateur renvoyaient l''¨¦clat mal¨¦fique de la lune qui filtrait par les stores. Ils ne cessaient de tournaient, me harcelant de leur vrombissement qui me rappela celui d''un essaim de gu¨ºpes. La ruche s''activait et me guettait. Je la surveillais avec m¨¦fiance et, aussi, reconnaissance. Elle me d¨¦tournait de la lancinante pointe qui torturait mon bras inutile. ? Tourne, tourne, petit moulin ? pensais-je. Comptine enfantine, j''en ¨¦tais r¨¦duit ¨¤ ce stade. Mes membres inutiles, une couche au cas o¨´... Je crois que je me dissociais de qui j''¨¦tais et de qui je serais pour commencer ¨¤ accepter cette renaissance. Je pr¨¦f¨¦rais la premi¨¨re version de Peter Larsen et elle disparaissait... Disparaissait dans les souvenirs t¨¦nus de mes capacit¨¦s pass¨¦es, en m¨ºme temps que le sommeil me frappait tr¨¨s tard dans la nuit. Je me rappelle d''avoir trouv¨¦ que le ventilateur ralentissait enfin, comme plong¨¦ dans un bain d''huile, puis plus rien... Par contre, je me souviens parfaitement de la suite. Les lumi¨¨res s''¨¦taient allum¨¦es et une sinistre sir¨¨ne emball¨¦e. Dans la brume d''un r¨¦veil trop brusque, je me cacha sous les draps alors que les pas pr¨¦cipit¨¦s de ceux qui fuyaient la clinique et le cliquetis des d¨¦ambulateurs affaiblis par le temps me parvenaient. Peu ¨¤ peu, je prenais conscience de la gravit¨¦ de ma situation. Le batiment n''¨¦tait pas plomb¨¦ et j''¨¦tais seul, abandonn¨¦ dans ma chambre. J''attendis malgr¨¦ tout que l''on vienne ¨¤ moi, esp¨¦rant que l''on daigne me jeter sur une chaise roulante pendant que je me focalisais sur les phosph¨¨nes qui dansaient devant moi. C''¨¦tait mieux que de m''abandonner ¨¤ la terreur, mais rien n''arriva. La sir¨¨ne se calma, puis se tut. Mutil¨¦, avec pour seule compagnie mon cerveau qui hurlait, je me retrouvais seul. J''allais ¨ºtre d¨¦vor¨¦. Peut-¨ºtre... L''occasion de v¨¦rifier si mes th¨¦ories sur le temps de survie en ext¨¦rieur et d¨¦couvrant, en m¨ºme temps, que j''en avais aucune envie. Ma?trisant la douleur, je parvins ¨¤ me retrouver en position assise, haletant comme un cl¨¦bard et le c?ur partag¨¦ entre effort et effroi. - Quelqu''un ? demandais-je au vide. Je ne d¨¦pendais que de moi. Qui ¨¦tais-je pour avoir cru que d''autres me suivraient ? Je me laissa glisser jusqu''¨¤ que mes pieds rencontrent le linol¨¦um qui, par sa salet¨¦, accrochait. Mes jambes priv¨¦es d''exercice peinaient ¨¤ me supporter et chacun de mes pas me donnaient l''impression de traverser une ¨¦tendue d''eau stagnante, remplie d''algues qui agripperaient mes chevilles et tacheraient de me faire rejoindre le fond. Dans la p¨¦nombre, je distingua une sorte de chaise sur roulettes, sans assise et d¨¦mesur¨¦ment haute, dont l''usage m''¨¦tait myst¨¦rieux. Peu m''importait, car elle s''av¨¦rait id¨¦ale pour l''¨¦clop¨¦ qui vous narre ce moment et je m''appuya dessus de mon bras valide. Aid¨¦ par mon assistante sur roulettes, je parvenais relativement bien ¨¤ combler ma d¨¦ch¨¦ance physique et si mes pas s''av¨¦raient craintifs, ils devenaient toujours plus imp¨¦rieux : guid¨¦s par mon d¨¦sir de survie. - En route, mauvaise troupe, me murmurais-je pour me rassurer. Le cort¨¨ge mutil¨¦ avan?ait lentement, mais s?rement. La viscosit¨¦ relative du temps m¡¯¨¦c?urait plus qu''elle ne m''inqui¨¦tait. Tout paraissait fig¨¦ et je ne parvins ¨¤ me d¨¦barrasser de cette impression qu''¨¤ la vue de la porte qui s''agrandissait au rythme de mes pas. Je finis par l''atteindre et elle s''ouvrit sans r¨¦sister sur un couloir d¨¦sert¨¦. Les lumi¨¨res n''avaient pas ¨¦t¨¦ ¨¦teintes et la f¨¦e ¨¦lectrique, malmen¨¦e par les d¨¦cennies, m''aur¨¦ola de son aura blafarde. Je nageais en elle, longeant les fen¨ºtres fum¨¦es qui m''emp¨ºchaient de concevoir les locaux dans lesquels je me trouvais prisonnier. Je pouvais aussi bien ¨ºtre au rez-de-chauss¨¦e qu''au milli¨¨me ¨¦tage encercl¨¦ par les r?deuses, par¨¦ ¨¤ sauter par-dessus bord et attendant que l''impact ne m''enterre sans plus de c¨¦r¨¦monies. J''ignorais combien de temps ma chute durerait avant que je n''atteigne la rue, si elle existait et si j''existais encore. La clinique du camp vous dig¨¦rait, sa vocation n''¨¦tait pas tant de vous sauver que de vous emp¨ºcher de nuire ¨¤ la survie d''autrui et elle rendait tout ¨ºtre sain d¨¦ment. Je commen?ais par ailleurs ¨¤ douter de ma sant¨¦ mentale : ¨¦voluais-je encore sur Terre ? Les lieux imbibaient ma psych¨¦ comme d''un songe ¨¦th¨¦r¨¦ alors que je passais du linol¨¦um de ma chambre au parquet du couloir. Les lattes craquaient et une mena?a de s''effondrer sous moi. Je grima?a en me promettant de ne pas me casser la gueule ce qui fonctionna. Je ne pouvais faillir ¨¤ la promesse lanc¨¦e ¨¤ l''¨ºtre qui m''importe le plus. P¨¦tri par la certitude que je tiendrais, j¡¯acc¨¦l¨¦rai la cadence jusqu''¨¤ rencontrer un chariot abandonn¨¦ qui de loin m''effraya car je ne pouvais deviner les intentions de cet ¨ºtre inanim¨¦. Rassur¨¦ en d¨¦couvrant qu''il ne contenait que des flacons encore scell¨¦s de fabrication nomade, mon esprit se mit ¨¤ d¨¦ambuler dans leurs contr¨¦es lointaines. Poss¨¦daient-ils un laboratoire ? Nous n''en avions pas, ¨¦videmment, mais j''¨¦tais bien content qu''eux oui. Je me mis ¨¤ examiner les flacons, bienheureux de d¨¦couvrir que la Marmotte ne me souriait pas sur ses derniers. Les formules magiques s''encha?naient et je m''arr¨ºtais sur la p¨¦nicilline que je glissa dans ma blouse de patient. Je faisais un bien pi¨¨tre voleur, mais je ne pouvais m''emp¨ºcher de passer ¨¤ c?t¨¦ de l''occasion de sauver mon bras si une infection se d¨¦clarait et qu''on se d¨¦cidait ¨¤ m''amputer plut?t que me soigner. Connaissais-je seulement les doses ¨¤ prendre ? Non. Est-ce que je m''en foutais ? Assur¨¦ment et aussi la sensation du flacon contre mon abdomen me rassura. Il agissait sur moi comme une amulette magique. Bien ¨¦videmment, il ne m''aurait pas prot¨¦g¨¦ d''une attaque de cr¨¦ature, mais avec lui ce qui me restait de peur disparaissait comme si rien de ce que je vivais n''existait. Confiant en mon ¨¦ternit¨¦, je posa ma canne de fortune sur le chariot pour la remplacer par ce d¨¦ambulateur de luxe. Les roues ne coop¨¦raient pas, mais c''¨¦tait mieux et je respirais d''aisance en progressant rapidement jusqu''¨¤ l''enseigne verte qui marquait la fin du couloir. Un homme press¨¦ prenait la porte et le signe ¨¦tait assez ¨¦vident pour qu''un autre, d¨¦muni des codes d''une ¨¦poque disparue, comprenne qu''il indiquait la sortie. Je repoussa la porte de mon chariot et me retrouva dans une cage d''escalier b¨¦tonn¨¦e qui me semblait ¨ºtre un ajout plus r¨¦cent que le corps principal de la clinique. ¨¤ regret, je dus me d¨¦barrasser de mon d¨¦ambulateur et reprendre ma canne que j''¨¦courtai au maximum en la d¨¦composant en un tube unique. Je me mis en crabe, la rampe se trouvant du c?t¨¦ de mon bras d¨¦fectueux, et plaquant ma canne contre le plastique d''antan, entrepris ma descente. Chaque marche me donnaient un coup dans les c?tes et je ressentais une vibration d¨¦sagr¨¦able qui remontait jusqu''au sommet de mon crane. Plus d''une fois j''eus l''impression de poser un pied dans le vide et de chuter.The narrative has been illicitly obtained; should you discover it on Amazon, report the violation. - Je vais tomber et personne ne sera l¨¤ pour me recouvrir de terre, plaisantais-je. Je ris ¨¤ ma charmante compagnie en descendant d''un ¨¦tage. Il en restait un autre, mais je supposais, ¨¤ raison, qu''il s''agissait l¨¤ d''un sous-sol menant vers le ? bloc op¨¦ratoire ?. C''est en tout cas ce que proclamaient l''¨¦criteau sous le petit bonhomme qui remontait les escaliers. ¨¦trangement, je r¨¦sistais ¨¤ ma curiosit¨¦ et ne descendit pas explorer ces contr¨¦es autrement plus onirique qu''une clinique que ne pouvait plus l''¨ºtre. Ma fuite, comme ma survie, restaient mes pr¨¦occupations prinxcipales et je continuais ¨¤ suivre le bonhomme. Le couloir du bas ressemblait ¨¤ celui du haut. La premi¨¨re pi¨¨ce que je rencontra ¨¦tait libre, occup¨¦e par un lit encore fait. Un petit poste radio ¨C sans utilit¨¦ depuis qu''il n''y avait plus d''ondes et que l''¨¦lectricit¨¦ ¨¦tait rationn¨¦e ¨C tr?nait face ¨¤ lui et je devais apprendre, plus tard, qu''il s''agissait d''une chambre de garde. Habituellement, un docteur l''occupait, mais je doutais que cela fut le cas cette soir¨¦e-l¨¤... Ni les soir¨¦es pr¨¦c¨¦dentes. Personne ne se souciait des incapables dans mon genre, voil¨¤ l''horrible v¨¦rit¨¦ du camp que j''appr¨¦hendais sans l''accepter. Je d¨¦passa la chambre vide, d''autres s''encha?naient parfois avec la porte ferm¨¦e, parfois ouverte. Dans l''une d''entre elle, les draps gisaient au sol et je songeais ¨¤ ce compagnon maladif qui avait pris la fuite. J''imaginais le remue-m¨¦nage dans les locaux quand l''alarme sonna et combien de temps s''¨¦tait ¨¦coul¨¦ avant que je ne me d¨¦cide ¨¤ me lever et ¨¤ me risquer ¨¤ l''aventure. Le bonhomme continuait son chemin. Je me retrouva bient?t perdu car il n''existait alors plus traces de mon issue. Je suppose, avec le recul, que la loupiote ¨¦tait morte ou alors que je r¨ºvais r¨¦ellement. Il n''en demeure, que ce que je d¨¦couvris au fil de mon errance clinique me laisse, encore aujourd''hui, perplexe. Je me mis ¨¤ explorer ¨¤ l''aveugle ma prison et finit par atteindre une salle d''attente, mais nulle trace de la d¨¦sir¨¦e libert¨¦. D¨¦pit¨¦, et surtout fatigu¨¦, je marquais une pause sur une chaise en plastique. Le silence n''¨¦tait pas aussi gla?ant ici parce que j''entendais la respiration saccad¨¦e d''une locomotive qui commen?ait ¨¤ manquer de vapeur. Je parvins ¨¤ faire taire la machine et regarda autour de moi. Une porte coupe-feu, habituellement ferm¨¦e, ¨¦tait ouverte sur un couloir ¨¦clair¨¦ par une discr¨¨te ambiance bleut¨¦e. Je pus lire qu''il s''agissait de l''aile d¨¦vou¨¦e ¨¤ la maternit¨¦ et, en l''absence de mon ami vert comme en ¨¦tant attir¨¦ tel un vulgaire insecte, je me d¨¦cidai ¨¤ me lever pour l''explorer. Je n''imaginais pas une cr¨¦ature presser un interrupteur. J''atteignis la source lumineuse en peu de temps. Les rideaux tir¨¦s sur les vitres m''emp¨ºch¨¨rent de voir ¨¤ l''int¨¦rieur, alors j¡¯entrai. L''environnement inhabituel qui se pr¨¦senta ¨¤ moi me plongea dans un ¨¦tat tiers : j''¨¦tais d¨¦j¨¤ dans le second. Difficile de croire encore en mon ¨¦veil en d¨¦couvrant l''alignement de berceaux. Les naissances ne se soldaient que rarement sur des moments heureux. Les soins prodigu¨¦s ne suffisaient ¨¤ sauver les nourrissons rendus malades par nos sangs vici¨¦s. J''avais d¨¦j¨¤ vu dans ma campagne natale des nourrissons abandonn¨¦s dans les caniveaux ¨¤ la d¨¦couverte de leur difformit¨¦. Nous les ignorions en allant jouer vers le lac. Pour d''autres, les enfants signifiaient le renouveau, mais pour la plupart... Pour la plupart ces berceaux n''¨¦taient que des tombeaux en devenir qui dans l''instant braillaient sans interruption. Je m''approcha du plus proche pour me pencher par-dessus et vis les billes noires emplies de terreur qui me fix¨¨rent. Les petits bras se tendirent vers moi, je me recula. Le nourrisson n''en ¨¦tait pas un, il devait avoir entre cinq ou six mois. - Qu''est-ce que tu fous ici ? lui demandais-je. Il ne me r¨¦pondit pas. Je le regardais de loin et remarqua que la plupart des berceaux ¨¦taient occup¨¦s. Sans avoir ¨¤ les voir, je me doutais qu''aucun enfant ne venait de na?tre et cela me gla?a le sang. L''¨¦th¨¦r¨¦e r¨ºverie devenait sombre cauchemar. Mes pieds gliss¨¨rent en direction de l''entr¨¦e, soudainement pris par un sentiment de danger que je ne parvenais ¨¤ bien discerner. Un berceau se renversa ¨¤ l''autre de la pi¨¨ce et m¨¦caniquement, comme si mes foutues cervicales ¨¦taient encro?t¨¦s de rouille, je tourna mon cou dans cette direction. Accroupie, je ne vis d''abord qu''une boule de poil. En me concentrant, je vis que les poils tombaient par pellet¨¦es enti¨¨res et d¨¦voilaient une peau grise et stri¨¦e de canyons insondables. Malgr¨¦ la distance, je percevais sans probl¨¨me les rivi¨¨res rouges des victimes dont la cr¨¦ature se repa?trait. Terroris¨¦, je me tassa dans un coin, conscient de ma faiblesse alors que je vis la prochaine de ses victimes suspendue au-dessus de sa gueule d¨¦mente. Il su?ota les fins cheveux de l''enfant, puis planta ses crocs dans le crane mou. Je ferma alors les yeux pour les rouvrir sur le cadavre inanim¨¦ aux pieds d''une cr¨¦ature qui attrapa de ses longues griffes sa propre pupille. Elle en arracha un film putride et laiteux. Je comprenais, dans un sursaut d''espoir, qu''elle ne me voyait pas puis, avec d¨¦sespoir, que mon corps ne m''ob¨¦issait plus. Elle parut se rendre compte d''une anormalit¨¦ dans la pi¨¨ce et renifla profond¨¦ment. Je ne suis pas l¨¤, je ne l''ai jamais ¨¦t¨¦, je suis dans mon lit, dans mon nid, me r¨¦citais-je comme un mantra. La cr¨¦ature ne l''entendit pas et elle m''oublia, recommen?ant ¨¤ s''exfolier m¨¦thodiquement. Je me mis ¨¤ me tra?ner jusqu''¨¤ la sortie sans la quitter des yeux. Les couches de peaux mortes s''accumulaient autour d''elle en r¨¦v¨¦lant ce qui se cachait sous la fourrure : un humano?de portant ¨¤ son bras un tatouage... Un tatouage que je ne remis pas sur le coup, mais que je m''effor?ais ¨¤ fixer en reculant car il restait la partie la moins affreuse de la chose. Le monstre grogna et d¨¦tourna son visage hideux par moi : - Il y a quelqu''un, dit-il d''une voix ¨¦trangement douce. Il ne devrait pas. Il s''¨¦loigna du cadavre qui ne se releva pas pour le suivre. Je me souvins alors des dires de l''inspecteur Brooks ¨¤ propos des cr¨¦atures juv¨¦niles. Je d¨¦talais ¨¤ toute allure, parvenant ¨¤ me relever malgr¨¦ ma patte folle pour m''¨¦crouler pitoyablement deux m¨¨tres plus loin. Je parvins ¨¤ r¨¦primer mon cri, mais mon souffle coup¨¦ court l''approchait en terme de volume. L''¨ºtre d¨¦ment me regarda pour la premi¨¨re fois franchement et me sourit d''une bouche pleines de canines humaines. Il s''approcha de mon corps incapable de se relever malgr¨¦ les injonctions de l''adr¨¦naline qui pulsait dans ses moindres recoins. Je crus m''¨¦vanouir ¨C je le souhaitais ¨C pour me r¨¦veiller dans ma chambre et d¨¦couvrir que tout n''¨¦tait qu''un r¨ºve. Pourtant, la r¨¦alit¨¦ de la cr¨¦ature ne pouvait ¨ºtre alors contest¨¦e. J''ignorais de quoi il s''agissait, ce dont je me souviens c''est de sa f¨¦tide odeur d''homme et de ses yeux devenus ¨¦gaux aux miens quand elle s''agenouilla ¨¤ mes c?t¨¦s pour me contempler. Le pelage avait disparu et l''arr¨ºte d''un nez apparaissait au milieu de son visage. - Les r¨ºveurs se perdent parfois, me dit-il en sniffant pour lib¨¦rer les conduits reform¨¦s. Il leva sa main et si les griffes ne se r¨¦tract¨¨rent pas, elles se mu¨¨rent en ongles d''une extraordinaire longueur. Je vis de plus pr¨¨s le tatouage : le H¨¦ron, ¨¦videmment. - Vieilleries et r¨ºveries se rencontrent parfois. Les arbres s''¨¦toffent et s''¨¦tiolent, la s¨¨ve s''ass¨¨che mais toujours revint... Un songe, voil¨¤ tout. La m¨¦tamorphose continuait et m''ensorcelait. J''aurais pu croire en un homme v¨¦ritable sans l''iris rougeoyant qui me flinguait et son rajeunissement visible. Les couches superficielles continuaient de tomber. Il ne les arrachait plus car elles se renouvelaient trop rapidement pour lui en laisser le besoin. Lorsque je perdis conscience, il devait avoir dans les douze ans et depuis cette nuit j''ai une peur bleue des gamins. Je vomis ¨¤ la vue d''une couche et me lance dans une crise d''hyst¨¦rie ¨¤ la premi¨¨re comptine venue. ?a et mon bras, rien de bien dr?le n''est sorti du camp. Chapitre 12 Les rideaux s''ouvrirent plus vite que mes yeux englu¨¦s. Une main tyrannique les tiraient et m''entra?nait dans l''univers glacial de ma chambre. Une infirmi¨¨re se parlait ¨¤ elle-m¨ºme, sans consid¨¦ration pour ma petite personne alit¨¦e. Entre mes paupi¨¨res mi-closes, sa blancheur effarante se confondant avec les murs me questionna sur mon existence. Avais-je surv¨¦cu ¨¤ la nuit pass¨¦e ? Seulement surv¨¦cu ¨¤ la carri¨¨re ? L''infirmi¨¨re me remarqua et ses pupilles se dilat¨¨rent. Dans ma torpeur matinale, je crus que je l''effrayais et, dans l''humeur qui l''accompagnait, j''appr¨¦ciais ce sentiment. - Vous avez une t¨ºte de d¨¦terr¨¦ ! me lan?a-t-elle en riant. Excusez-moi pour ce r¨¦veil un peu brusque... Je ne pensais pas que vous reviendrez si vite parmi nous. Je ne ressentis aucune trace de mensonge. Elle ne s''y attendait vraiment pas et je me demandais quel code secret les cliniques entretenaient ¨¤ ce propos. Je revins ¨¤ sa simple constatation, d¨¦nu¨¦e de m¨¦chancet¨¦. Je devais r¨¦ellement avoir une gueule de d¨¦terr¨¦ ce qui, dans cette clinique aux allures de cr¨¦matoire, serait fort ¨¤ propos. - Je dois vraiment ¨ºtre revenu d''entre les morts, dis-je sans humeur. Les souvenirs t¨¦nus de mon escapade nocturne me laissaient douter de la r¨¦alit¨¦ de ce moment. Dans l''obscurit¨¦ qui ¨¦tait mienne, j¡¯attrapai au vol le sourire qu''elle me lan?a. Avais-je r¨ºv¨¦ d''un vampire qui, s''abreuvant ¨¤ la source vitale, retrouvait ses traits juv¨¦niles ? Je n''en ¨¦tais pas moins s?r, mais je ne pouvais douter de cette femme ancr¨¦e dans sa trentaine, d''une tangible et rassurante temporalit¨¦. Demain, elle serait un peu plus vieille. Hier, elle ¨¦tait un peu plus jeune. Un jour, elle sera un tas d''os. Je d¨¦cida de la questionner sur l''alarme de la veille, remisant l''id¨¦e qu''elle puisse se moquer de moi. Quelqu''un m''avait replac¨¦ dans mon lit et ce n''¨¦tait pas moi, alors allez savoir si je l''avais vraiment quitt¨¦. - Mes oreilles souffrent encore d''hier soir... - Heureuse d''entendre que c''est le cas, sinon ?a ne pr¨¦sagerait que du mauvais sur votre ¨¦tat de... - Vie ? Hasardais-je. Ce n''est pas le bon mot... Enfin, personne n''est venu pour l''¨¦tendre. - Personne ne vient jamais, admit-elle. Presque personne... C''est le protocole, aussi d¨¦plorable soit-il. Je fr¨¦mis. Les stridulations de l''alarme n''existaient pas que dans mon esprit endolori donc... - Pourquoi ? demandais-je ¨¦berlu¨¦. Mourir, prisonnier de mon propre corps... Un d¨¦chet, c''est donc tout ce que je repr¨¦sente ?! - Je suis d¨¦sol¨¦e... Nous avons l''ordre d''¨¦vacuer les lieux en pr¨¦servant au maximum le personnel valide. Ne vous sentez pas vis¨¦, ce n''est que le pragmatisme ordinaire de l''humain. - Je ne suis donc qu''un macchab¨¦e en attente de son sac... - Je n''¨¦tais pas en service hier soir, se d¨¦fendit-elle. Elle se tendit, ses yeux pleins de bont¨¦ se fronc¨¨rent et je m''en voulus. Un sourire forc¨¦ sur les l¨¨vres, je lui signifia que ce n''¨¦tait qu''une blague et si elle ne me donna pas l''impression d''accepter que cela fut un trait d''humour, elle passa dessus. Pour la peine, c''en ¨¦tait un: mon humour a toujours ¨¦t¨¦ merdique, voire septique. Taken from Royal Road, this narrative should be reported if found on Amazon. - Pardon, lui dis-je. Le H¨¦ron soit lou¨¦ pour ma nuit. Une fulgurance me traversa l''esprit : un volatile grav¨¦ dans ma chair comme une t¨ºte de b¨¦tail marqu¨¦e au fer rouge. - Le H¨¦ron ne peut sauver personne, il a ¨¦chou¨¦. - De quoi parlez-vous ? Un ¨¦lancement dans ma jambe me retira un g¨¦missement et elle souleva rapidement le drap pour l''inspecter. Rien ¨¤ signaler, bien qu''elle m''examina en me r¨¦pondant. J''imagine qu''elle ne voulait pas se montrer ¨¤ cru au premier inconnu venu car je sentis dans sa voix une tristesse qui accompagnait certainement son regard invisible. - La nuit derni¨¨re, nous avons abandonn¨¦ les nourrissons. Deux n''ont pas surv¨¦cu... Les alertes sont toujours ¨¦prouvantes pour les maladifs, ils angoissent et agonisent... Les nourrices les ont d¨¦couvert morts ce matin. Le Fl¨¦au nous les a encore vol¨¦. - Le Fl¨¦au est bien diff¨¦rent... Un tiers des nouveaux-n¨¦s p¨¦rissaient de cette maladie infantile qu''on ne d¨¦crivait jamais. Je m''¨¦tais toujours dit que cette d¨¦g¨¦n¨¦rescence ¨¦tait l¡¯?uvre des Anciens, une sorte de mal¨¦diction antique qui privait les couples bienheureux d''enfanter dans notre camp st¨¦rile du bonheur... Une fois sur trois. Maintenant, j''en doutais. Le H¨¦ron endoctrine, ma nuit bien qu''¨¦th¨¦r¨¦e r¨¦pondait au moins ¨¤ des doutes qui ne remontaient pas jusqu''¨¤ ma conscience ¨¦tiol¨¦e. - Il ne fauche pas tout le monde. Elle me sourit et je sentis mon c?ur tambouriner. Je tachais de cacher mon malaise devant ce premier visage bienveillant... Le premier en des lustres. - Vous allez bien ? me demanda-t-elle. - Aussi bien que possible, nous devons continuer d''avancer dans tous les cas. Je suppose ? - Oui, mais vous le savez d¨¦j¨¤ ? J''ai appris que vous travailliez ¨¤ la carri¨¨re et que c''est l¨¤ que vous vous ¨ºtes bless¨¦. Si des hommes sont capables de mettre leur existence en p¨¦ril pour rebatir la soci¨¦t¨¦, je porte encore foi en son avenir. Vous ¨ºtes un h¨¦ros qui n''a pas encore embrasser la Mort. Maintenant, pr¨¦parons-nous. Je rougis. Je n''avais fait que pelleter au fond d''un trou qui manqua d''¨ºtre ma propre tombe. Elle se pencha vers moi et l''espace d''un instant je crus qu''elle allait me d¨¦poser un b¨¦cot au coin de la bouche et je n''aurais pu ¨ºtre plus rouge. Elle me pr¨¦vint que ?a risquait de faire mal et attrapa le pan de ma blouse de malade. Je balbutia ¨¤ propos de lui faire remarquer si je venais ¨¤ trop souffrir, mais mon bras mort ne grogna qu''¨¤ peine quand elle le souleva l¨¦g¨¨rement pour l''extirper de la manche. Rapidement, je me retrouvais en cale?on devant une inconnue. Tout aussi vite, je me conceptualisa comme un b¨¦b¨¦ et compulsivement j''¨¦clatai de rire. Elle me gourmanda d''un regard alors que je gigotais. Je l''avais m¨¦rit¨¦. - Vous n''aurez pas besoin de moi pour vous rhabiller, me r¨¦primanda-t-elle. - Certainement pas, r¨¦pondis-je encore hilare. Elle d¨¦signa un tas de v¨ºtements, les miens qui bien que d?ment lav¨¦s se trouv¨¦s souill¨¦s par mon sang s¨¦ch¨¦. Elle m''aida ¨¤ m''asseoir et me tendit ma chemise, s''arr¨ºta un instant et passa son doigt le long de ma clavicule. - Encore ?! se plaignit-elle. Elle me montra son doigt blanc recouvert d''une substance d''un noir de p¨¦trole. - Ces putains de canalisations, m''expliqua-t-elle avec une familiarit¨¦ qui me ravit. Personne ne s''est d¨¦cid¨¦ ¨¤ les faire sauter et elles fuitent. Au plafond, une tache de la m¨ºme couleur s''¨¦tendait. Bien s¨¨che pour ¨ºtre responsable de ma salissure, l''infirmi¨¨re m''apprit que les canalisations couraient au plafond. Je secoua la t¨ºte incr¨¦dule, regarda ma clavicule et la d¨¦couvrit aussi propre que dans mes souvenirs. Nulle trace de la substance noire qui disparaissait sous la peau de l''infirmi¨¨re. R¨¦sign¨¦e, elle soupira. - Quelle merde. Il faudrait tout d¨¦monter un jour, se plaignit-elle. D¨¦sol¨¦e pour cela. Vos v¨ºtements ? Mes v¨ºtements... La substance venait de dispara?tre et elle me parlait de mes fringues. L''irr¨¦alit¨¦ de la nuit derni¨¨re me rattrapa et je proc¨¦da, dans un ¨¦tat second, ¨¤ recouvrir une certaine d¨¦cence. Je gal¨¦rais pour enfiler ma chemise et aussi m''aida-t-elle avec une douceur bienvenue. La suite se d¨¦roula sans encombres, bien plus ais¨¦ment. - Vous voil¨¤ d¨¦cent, me dit-elle. Je n''avais nulle r¨¦ponse ¨¤ lui offrir. Sur la table de chevet, la Marmotte me saluait en agitant sa petite patte. Pour la premi¨¨re fois, j''entendais la voix qui guida Lucille loin de moi. La sombre certitude que ma nuit n''avait ¨¦t¨¦ fantasm¨¦e s''enracina en moi et m''enserra le palpitant. Le camp se resserrait autour de moi et je commen?a ¨¤ paniquer. Je devais avoir l''air bien pale car ma douce infirmi¨¨re me donna une ¨¦treinte pour la route et ? combien j''esp¨¨re qu''elle n''a pas ¨¦t¨¦ fusill¨¦e avec les autres. Putain, je ne crois toujours pas aux dieux mais je prie pour que ?a soit le cas. Chapitre 13 Ma canne me pr¨¦c¨¦dait et annon?ait mon retour dans le camp. Les pav¨¦s d¨¦labr¨¦s, martel¨¦s, portaient les ¨¦chos de ma pr¨¦sence aux travailleurs d¨¦sabus¨¦s qui ¨¦vitaient consciencieusement de croiser mon regard. Je ne pouvais leur en vouloir : moi l''¨¦clop¨¦ et le Proscrit, celui qui n''ignore pas sa place. Je n''appartenais plus ¨¤ ce camp et les ¨¦tendues foresti¨¨res m''appelaient par-del¨¤ les fortifications rudimentaires. Suicide ou ¨¦chapp¨¦e sauvage ? Retour ¨¤ la vie sauvage dans la fange et entre les ¨¦pineux, pr¨¨s de ma Lucille qui encercl¨¦e des anges d¨¦chus m''attendrait. Je cr¨¨verais entre les arbres qui ne tarderaient ¨¤ me d¨¦vorer. Ma vie restait ma seule possession et j''entendais la finir comme je le souhaitais. En un autre temps, cette sinistre perspective m''aurait effray¨¦, mais ?a restait une alternative bien meilleure que celle de rester dans ce foyer qui n''¨¦tait plus le mien. Autrefois, le camp avait ¨¦t¨¦ confortable et j''apprenais, ¨¤ mes d¨¦pens, que l''horreur surgissait toujours de ces horizons connus et r¨¦confortants. Maintenant que je regardais les ruines rafistol¨¦es du camp avec un ?il neuf, je ne voyais plus les derniers reliquats sp¨¦cifiques qui s''¨¦chinaient ¨¤ ressusciter ce qui ne pouvait plus l''¨ºtre. Non, nous n''¨¦tions que des ¨¦chines ambulantes, du b¨¦tail parqu¨¦ dans l''attente de sa fin. Les banni¨¨res du H¨¦ron qui envahissaient les rues, flottaient aux fen¨ºtres des fanatis¨¦s, me ramenaient ¨¤ cette constatation qui menait ¨¤ ma castration. Incapable de cr¨¦er dans un univers qui me refusait, je ressentais le besoin fr¨¦n¨¦tique de m''enterrer. - Jour de f¨ºte, ne fais pas la t¨ºte, me dit-on. Je me retourna vers la personne qui venait de m''adresser la parole. Un sac de jute disparaissait au d¨¦tour de la ruelle et je r¨¦alisais que l''effervescence locale n''avait rien d''habituelle. Une c¨¦l¨¦bration, comme il en existait rarement, se pr¨¦parait et je ne le compris qu''en voyant d''autres sacs d¨¦pos¨¦s devant une estrade. Elle attendait ses derni¨¨res finitions et si je me demandais l''usage du mat dress¨¦ dessus, je ne saurais tarder ¨¤ le d¨¦couvrir. Sans surprise, je reconnus la vieillarde qui plantait vigoureusement un clou ¨C si on pouvait appeler ?a ainsi ¨C dans le bois encore tendre. Elle chantonnait en frappant de son marteau pendant qu''un autre attendait le moment de le sertir d''un crochet. En m''approchant du duo, je saisis la dimension religieuse du chant. Une bourrasque apporta mes relents aseptiques jusqu''¨¤ eux et la m¨¨re Carlsen lacha le marteau, se retourna et me regarda avec la bouche grande ouverte. Les dents ¨¦taient encore en place, bien que tressaillantes face ¨¤ l''euphorie qui envahissait le moindre recoin de son visage. Elle me sauta dessus et m''enla?a de force. L''¨¦v¨¦nement avait sur elle l''effet d''une cure de jouvence. - Peter ! s''¨¦cria-t-elle. - Bonjour Hilde, lui r¨¦pondis-je. Ses yeux humides transpiraient la d¨¦votion. Elle venait de voir Dieu en personne, c''est en tout cas ce reste, encore, mon hypoth¨¨se. - Pourquoi tout ce temps ?! J''ai demand¨¦ ¨¤ mon Olaf de te mander... - Olaf ? - Mon fils, il a oubli¨¦ de te pr¨¦venir. Je suis d¨¦sol¨¦e de ne pas ¨ºtre venue plus t?t te voir. Depuis quand es-tu sorti ? Que le H¨¦ron soit lou¨¦ pour ta bonne sant¨¦ ! - Trois jours, tout au plus. J''ai pas mal dormi... Comment se porte le capitaine Carlsen ? - Mieux que toi, m¨ºme s''il s''est bless¨¦ en mission. Sans doute se m¨¦prit-elle sur le rictus que j¡¯affichai. - Rien de bien grave. Il s''est d¨¦bo?t¨¦ l''¨¦paule, mais rien d''handicapant, puis... Il s''en revient triomphant ! exulta-t-elle. Il faut absolument que tu viennes, que les autres voient la part qui doit ¨ºtre sacrifi¨¦e aux victoires futures. - J''aurais bien ¨¦vit¨¦ de sacrifier quoi que ce soit, r¨¦pliquais-je en songeant ¨¤ Lucille, mon premier sacrifice. - C''est n¨¦cessaire pour de grands jours comme celui d''aujourd''hui, me corrigea-t-elle. - Pour f¨ºter mon retour parmi les vivants ? Elle rit en me postillonnant ¨¤ la gueule. Je ne trouvais pas ma blague particuli¨¨rement ¨¤ propos car je redoutais que mon retour parmi les vivants ne soit que temporaire. J''attendais simplement de trouver assez de force pour me lancer ¨¤ l''aventure. L''homme qui accompagnait Hilde s''acharnait avec son crochet et je pr¨¦voyais qu''une belle pi¨¨ce de boucherie y soit prochainement accroch¨¦. Je ne voulais pas vraiment savoir laquelle. - Je te r¨¦pondrais bien que j''aimerais bien, mais ta gloire vient d''¨ºtre relay¨¦e ¨¤ l''arri¨¨re-plan... Le H¨¦ron a vaincu, ils ont tu¨¦ une de ces choses ! Ils ne vont pas tarder ¨¤ parader et ¨¤ l''exposer ¨¤ la vue de tous. L''humanit¨¦ n''est pas encore arriv¨¦e ¨¤ sa date d''¨¦ch¨¦ance... C''est grace ¨¤ notre fid¨¦lit¨¦ que nous en sommes arriv¨¦s ici! - Ils ont vraiment tu¨¦... Je revoyais la cr¨¦ature de la clinique. Je n''avais os¨¦ en parler ¨¤ personne. Hector s''¨¦tait carapat¨¦ et c''¨¦tait le seul ¨¤ qui je pouvais confier mes d¨¦lires maladifs. La cr¨¦ature affaiblie n''aurait peut-¨ºtre pas fait le poids contre un Peter arm¨¦ d''une barre ¨¤ mine. ? Peut-¨ºtre ? alors de l¨¤ ¨¤ imaginer batailler contre une tout juste sortie d''usine... Je peinais ¨¤ le croire. La vieille femme approuva fr¨¦n¨¦tiquement ma remarque. Elle tira sur ma manche et manqua de me faire tomber pour que je la suive. Il faut dire que si je ne marche toujours pas convenablement, mes jambes alors ankylos¨¦es me paraissaient lest¨¦es par des sacs remplis de pierres. Ensemble, plus tra?n¨¦ qu''accompagnant, nous nous quittames les environs de l''estrade pour nous engager sur un axe traversant ¨¤ la rue. Bien ¨¦troite ¨¤ l''origine, celle qui se targuait du qualificatif d''avenue n''en ¨¦tait plus que l''ombre. Des toiles avaient ¨¦t¨¦ dress¨¦es pour abriter les spectateurs d''une parade. Pour l''instant, les bancs ¨¦taient d¨¦sert¨¦s bien que la foule commen?ait ¨¤ arriver pour s''accaparer les meilleures places. Un trio d''¨¦claireurs buvait de la bi¨¨re avachi contre la chaux d''un mur. Ils ¨¦taient crasseux et j''imaginais qu''ils pr¨¦c¨¦daient le groupe d''exploration. Leurs visages, gris¨¦s et pein¨¦s ¨¤ la fois, poss¨¦daient cette plasticit¨¦ propre ¨¤ ceux ravag¨¦s par des exp¨¦riences d¨¦sagr¨¦ables. Ils ne se donn¨¨rent pas la peine de saluer la sainte Hilde et nous les d¨¦passames pour prendre place sur des tabourets en plastique, entour¨¦ par le haut-gratin des plomb¨¦s. The narrative has been taken without authorization; if you see it on Amazon, report the incident. Le temps pour nous d''op¨¦rer et la masse arrivait. Malgr¨¦ la cohue, une des feignasses du camp se pencha par-dessus le gouffre social qui nous s¨¦parait et m''adressa la parole : - Tu es en bien mauvais ¨¦tat, remarqua-t-il avec d¨¦dain et en me tutoyant de cette fa?on qu''on les gratin¨¦s ¨¤ faire. - Les blocs ne se d¨¦tachent pas seuls... - Ah, le fameux... Vous ¨ºtes aussi l¨¤ ¨¤ cause de la grande nouvelle ? - On vient tout juste de m''en parler. C''est vrai ? - Oui, j''ai entendu dire que c''¨¦tait pr¨¨s du lac... Tu connais peut-¨ºtre la cabane du p¨ºcheur ? Pendant ton temps libre, tu dois bien t''adonner ¨¤ une petite escapade sauvage. - Je n''ai pas de temps libre. Tout le reste est d¨¦volu au repos, mais je n''habitais pas loin de ce foutu lac, admis-je. Je ne sais pas ce que je venais de lui dire, mais il exulta. - Je prie pour que tu ne connaisses plus personne l¨¤-bas. La cabane a ¨¦t¨¦ saccag¨¦e. Tu sais... Rares sont ceux qui f¨ºtent encore No?l, mais quand c''est le cas les guirlandes ne sont pas faites avec les tripes d''¨ºtres aim¨¦s. L''enfant de la famille aurait surv¨¦cu, mais ¨¤ quel prix ? Il regardait ses parents se faire d¨¦vorer... Si l''¨¦quipe ¨¦tait arriv¨¦e plus t?t, les cr¨¦atures auraient d¨¦camp¨¦ et nous aurions un cadavre de plus. - Je ne veux pas savoir, dis-je et il ignora ma r¨¦ponse. - La cr¨¦ature ¨¦tait encore l¨¤, un rein coinc¨¦ entre les dents... Trop occup¨¦e pour se d¨¦fendre. Il para?t que c''est un suppl¨¦ant qui a tir¨¦ m¨ºme si nous dirons que c''est le H¨¦ron... Je m''¨¦tais d¨¦cid¨¦ ¨¤ ne plus l''¨¦couter, me contentant d''hocher machinalement la t¨ºte. Hilde s''interposa et je lui en fus reconnaissant. - Hans, le jeune Peter se passera volontiers de vos d¨¦tails. Votre place dans le camp le prive de vous le dire, mais j''en suis persuad¨¦e. Il vient d''¨¦viter la mort pendant que vous vous contentiez de remplir vos registres... Il a failli mourir pour que vous puissiez continuer ¨¤ les remplir. Il ne restait gu¨¨re plus de cheveux sur le crane de l''homme et ils sembl¨¨rent tous se carapater. L''imperium d''Hilde surpassait les classes et l''enfoir¨¦ baissa les yeux comme un gamin gourmand¨¦ pour une broutille. Elle ¨¦tait arriv¨¦e trop tard car les guirlandes de tripes hantaient mon esprit et je ne parvins ¨¤ l''exorciser qu''au son du clairon. La parade commen?ait et le convoi approchait. Je vis d''abord le camion bach¨¦, plus rouill¨¦ que vert, avant de discerner ¨C d¨¦coup¨¦e ¨¤ l''arrach¨¦e sur ce fond verdatre ¨C une femme. Les saloperies qui nous terrassaient, ingu¨¦rissables dans notre v¨¦tust¨¦ m¨¦dicale, tendaient habituellement ¨¤ bouffer la cire de nos bougies respectives, mais celle femme paraissait son age et non vingt ans de plus. Elle devait approcher de la cinquantaine et portait la marque du H¨¦ron sur sa veste. Hilde se lan?a dans une pri¨¨re rapide et me souffla : - L''¨¦claireuse Sade, me souffla Hilde, elle a men¨¦ l''exp¨¦dition. L''¨¦claireuse portait ses cheveux mi-longs qui reposaient sur les omoplates les plus impressionnantes qu''il m''ait ¨¦t¨¦ donn¨¦ de voir. Elle m''apparut comme une authentique rescap¨¦e d''une humanit¨¦ aujourd''hui r¨¦volue et en aucune occasion je me mis ¨¤ penser que son esp¨¦rance de vie n''exc¨¦derait pas une dizaine d''ann¨¦es. Soixante ans ¨¦tait un grand age et l''anc¨ºtre ¨¤ mes c?t¨¦s ¨¦tait une des rares exceptions ¨¤ cette r¨¨gle. Elle avait d¨¦pass¨¦ de dix ans cet age, la vieille m¨¨re de Carlsen. - Elle est plus ordinaire que je ne l''aurais pens¨¦, remarquais-je. - Ils sont b¨¦nis par le H¨¦ron, pr¨¦serv¨¦s par sa volont¨¦. Crois-moi Peter, ils festoieront quand tes ossements auront ¨¦t¨¦ blanchis et nous renouvelleront tant qu''il le d¨¦sire. Je ne pus que me taire, incapable de la suivre. La b¨¦n¨¦diction du H¨¦ron me d¨¦bectait et j''assistais ¨¤ son triomphe, cramant sous le barnum comme tous les plomb¨¦s qui m''entouraient et qui n''en avaient pas l''habitude. L''¨¦claireuse nous d¨¦passa et le camion vint, suivi par une douzaine de miliciens ¨C portant l''uniforme que Carlsen d¨¦laissait souvent. Ils ¨¦taient tous sales et ¨¦reint¨¦s, sans ¨ºtre terrifi¨¦s. Poursuivant la meute, un haut du H¨¦ron venait dans une armure qui absorbait la lumi¨¨re. ¨¤ son passage, les herbes pourrissantes s''inclin¨¨rent, crevantes comme je crevais de mon c?t¨¦. Vous penserez que j''ai alors d¨¦lir¨¦, mais je peux assurer que c''est ce que je vis. Le restant vital des plantes s''¨¦clipsait ¨¤ son passage. - Gloire au H¨¦ron ! cria un fanatique. Les moutons suivirent, les sabots claqu¨¨rent et votre pauvre berger se lamenta. La procession du H¨¦ron d¨¦filait et j''observais, mutique. Le camion se trouvait dix m¨¨tres plus loin et je reporta mon regard dessus. Une sale gueule en jaillit que je pris tout d''abord pour celle de Carlsen avant de me rendre compte qu''il ne s''agissait que d''un officier lambda. Il nous intima de regarder l''engeance et jeta par-dessus bord une masse inconnue. Elle se retrouva tract¨¦e par une corde pass¨¦e autour de son cou et j''eus la plus grande peine ¨¤ distinguer les membres de la chose, entortill¨¦s en un n?ud gordien macabre. Des touffes de pelage sale tombaient, arrach¨¦s par le bitume d¨¦fonc¨¦, et me ramen¨¨rent ¨¤ ma nuit pass¨¦e. La cr¨¦ature ¨¦tait morte et abandonnait sa mati¨¨re ¨¤ la rue. Ses crocs transper?aient sa l¨¨vre sup¨¦rieure. L''un d''entre eux avait ¨¦t¨¦ lim¨¦ et je me retrouva, malgr¨¦ moi, dans ma chambre d''adolescent o¨´ je relisais en boucle mon seul bouquin. Je le poss¨¦dais depuis mes neuf ans, c''¨¦tait un cadeau de mon oncle : une encyclop¨¦die dont l''¨¦dition datait de 2025 sans que je ne sois capable de d¨¦finir l''¨¦cart temporel entre cette date et mon quotidien. Les pages jaunies s''ornaient de repr¨¦sentations naturelles dont des animaux exotiques que je n''avais jamais vu. Je me souviens parfaitement du dessin d''un gorille, un autre hominid¨¦, qui se tenait sur ses poings ferm¨¦s et de m''¨ºtre dit, la premi¨¨re fois que je le vis, qu''il repr¨¦sentait notre futur... Je me concentra pour ne pas haleter, ¨¦touff¨¦ par cette certitude que nous finirons non pas ¨¤ cet ¨¦tat primal, mais ¨¤ celui d''homo vampyr. L''avenir de l''humanit¨¦ ne m''importait plus, j''aurais ¨¦t¨¦ le premier ¨¤ l''enterrer. Un badaud m''extirpa de ces sombres consid¨¦rations. Il balan?a une conserve sur le cadavre ¨C toujours sigl¨¦e de cette merveilleuse marmotte pour enchanter nos quotidiens ¨C et une nouvelle t¨ºte ¨¦mergea du camion bach¨¦. Un enfant, l''air contrit, regarda le corps tourment¨¦ et s''indigna. Je restais bouche-b¨¦e ¨¤ sa vue et lorsque nos regards se crois¨¨rent, tout tracas s''estompa de son visage. Il me d¨¦visagea avec surprise, ¨¦tonnement, puis joie. Se d¨¦cidant ¨¤ sauter du camion en marche et se d¨¦gageant de l''emprise de l''officier avec une aisance manifeste, il se rua sur moi en tourbillonnant de ses bras fluets. Ma stup¨¦faction s''amplifia ¨¤ la vue de ses prunelles que je ne connaissais que trop bien et je m''effondra quand il m''adressa un ? Tonton ? ¨¦motif. Hilde me demanda si j''avais une s?ur, je lui mentis en r¨¦pondant que oui mais non... L''enfant n''¨¦tait pas de ma famille. ¨¤ mes c?t¨¦s, une joie pure et innocente imbiba les habitants du camp. Je me figeais alors que l''enfant approchait et que je l''accueillais entre mes bras. Je sentis dans son cou les relents de sang de la clinique et il m''envo?ta d''une voix douce, apr¨¨s avoir v¨¦rifi¨¦ qu''une distance respectueuse avait ¨¦t¨¦ instaur¨¦e avec les hommes les plus proches. Il me glissa ¨¤ l''oreille : - Je n''ai rien pu faire. Notre faim est s¨¦culaire, mais elle ¨¦tait trop forte pour que je ne le sauve. - Comment ?a... Il ne me r¨¦pondit pas et si je voulus hurler que l''enfant bouffait des mioches dans le secret de la nuit, je me retins. Personne ne m''aurait cru et il repartait d¨¦j¨¤ apr¨¨s cette br¨¨ve ¨¦treinte. Chapitre 14 Les t¨¦n¨¨bres ¨¦tendaient leur emprise sur le camp alors que le soleil disparaissait, remplac¨¦ par son pendant nocturne. Je restais ¨¦tendu dans ma tente, ¨¦grainant les secondes et fixant la toile tendue. Ma d¨¦cision avait ¨¦t¨¦ prise aux premi¨¨res rumeurs orageuses. Je ne pouvais attendre plus longtemps. Deux journ¨¦es auparavant, mon contrema?tre s''¨¦tait d¨¦plac¨¦ au petit matin pour me retrouver au milieu de la route et me demander de lever le camp pour laisser ma place ¨¤ une personne plus capable. Incr¨¦dule et h¨¦b¨¦t¨¦ de fatigue, je l''avais aid¨¦ ¨¤ tout foutre dans une brouette et docilement suivi jusqu''¨¤ cet ancien relais-routier dans lequel s''entassaient les autres convalescents. ?a ne pouvait ¨ºtre que la premi¨¨re ¨¦tape dans mon ¨¦viction d¨¦finitive du camp car si je restais libre de mes errances diurnes, je me retrouvais enferm¨¦ le soir, forc¨¦ ¨¤ pisser dans des sanisettes que trop rarement vid¨¦es. Je devais fuir. J''attendais que la nuit s''abatte d¨¦finitivement sur le camp et que la temp¨ºte fasse rage. D¨¨s que le couvre-feu fut instaur¨¦, je r¨¦gla mon minuteur de cuisine sur sa dur¨¦e maximale d''une heure. Je comptais r¨¦p¨¦ter l''op¨¦ration cinq fois en somnolant entre deux alarmes ¨¦touff¨¦es par mon duvet, mais je ne parvenais ¨¤ trouver le sommeil. La premi¨¨re sonna, je n''¨¦tais pas fatigu¨¦. La seconde, je ne parvins ¨¤ faire autre chose que fermer les yeux puis vint la troisi¨¨me et la quatri¨¨me que j¡¯occupai ¨¤ v¨¦rifier fr¨¦n¨¦tiquement le contenu de mon sac. Avais-je oubli¨¦ quoi que ce soit ? Aucune diff¨¦rence, le sommeil ne venait pas et le vent qui fouettait la toile ne m''aidait en rien ¨¤ le trouver. J''¨¦tais trop angoiss¨¦. La derni¨¨re sonnerie vint et m¨ºme r¨¦duite ¨¤ son strict minimum, elle me parut faire un tel vacarme que je pris l¡¯?uf m¨¦canique et l''explosa au sol. Il r¨¦pandit son shrapnel d''inox et je demeurais immobile, tachant de retrouver mon calme. Mon c?ur s''emballait. Bien que r¨¦solu ¨¤ fuir le camp, l''id¨¦e me terrifiait aussi bien pour les dangers forestiers que la possibilit¨¦ d''¨ºtre d¨¦couvert pendant mon ¨¦chapp¨¦e. Je tendis l''oreille, d¨¦sireux de capter la moindre agitation dans la gu¨¦rite voisine et n''entendant rien, me d¨¦cida ¨¤ sortir de ma tente. La sentinelle, envin¨¦e, somnolait du sommeil que je d¨¦sirais tant. Je lui avais offert la veille une bouteille de gn?le ¨C vous serez surpris d''apprendre la production du camp ¨C et elle se l''¨¦tait connement enfil¨¦ sans s''¨ºtre demand¨¦ un seul instant pourquoi j''affichais un tel air conspirateur en la lui tendant. Mon sac sur le dos, je me dirigeais vers une partie du grillage en tr¨¨s mauvais ¨¦tat. J''avais apport¨¦ avec moi une pince coupante, au cas o¨´, m¨ºme si je jugeais qu''un coup d''¨¦paule devrait suffire ¨¤ m''ouvrir un chemin et que le souffle du vent couvrirait mes actes d¨¦linquants. Mon jugement s''av¨¦ra erron¨¦. Malgr¨¦ la rouille, le grillage me r¨¦sistai. Je surveillais fr¨¦n¨¦tiquement les environs, tatant l''int¨¦rieur de mon sac ¨¤ la recherche de la pince qui aussit?t s''activa en m''utilisant comme son pantin. Par automatisme, mes mains sectionnaient les brins l''un apr¨¨s l''autre et chacun claquait avec force, entra?nant dans la foul¨¦e la r¨¦ponse de ma machoire qui s''ouvrait de frayeur. Je tachais de me rassurer en priant pour que le vent me couvre et que personne ne puisse m''entendre. Une lueur de l''autre c?t¨¦ me fit lacher un ? merde ? discret et je m''allongea dans les d¨¦tritus. Une patrouille passa de deux hommes qui discutaient, ignorant mon existence. Ils parlaient fort, comme pour s''annoncer et ne pas s''emmerder de paperasse en signalant un errant : - Putain de merde, il va pleuvoir. Toute la semaine on s''est tap¨¦ un grand soleil et la flotte c''est pour notre pomme, se plaignit l''un ¨¤ peine sorti de l''adolescence. - Encore une dur¨¦e et nous serons lib¨¦r¨¦s, le soleil ne sera pas encore lev¨¦ qu''on s''enfilera un verre avant d''aller dormir. Courage petit, c''est trois fois rien. - Trois fois trop. Il para?t que Vic'' a re?u sa dose ce matin. Un couillon d''¨¦clop¨¦ serait pass¨¦ avec un petit cadeau. - Ce n''est pas sur notre chemin. - Un mis¨¦rable d¨¦tour, un godet et on repart. J''en peux plus de ce vent, il me rend fou. - Je te l''accorde petit, mais pas de godet avant demain. Allons tout de m¨ºme v¨¦rifier si notre copain est toujours parmi nous. L''¨¦change continua alors qu''ils passaient hors de port¨¦e de mes oreilles. Ils se dirigeaient vers la gu¨¦rite de ma sentinelle abrutie par l''alcool. Je me mis ¨¤ me demander si j''avais bien ferm¨¦ ma tente qui, rest¨¦e ouverte, ne manquerait pas ¨¤ attirer leur attention. Aussi bien pr¨¦par¨¦ pouvais-je ¨ºtre, les erreurs grotesques me suivaient et m''interdisaient toute marche en arri¨¨re. Ma fuite qui aurait d? rester cach¨¦e jusqu''au matin ne saurait longtemps ¨ºtre tue, surtout si je jouais de malchance et que la patrouille s''octroyait une petite ronde entre les convalescents. Je n''attendis pas et me glissa dans l''ouverture que je venais de cr¨¦er dans le grillage pour ¨ºtre accueilli par les ronces qui m''¨¦corch¨¨rent. Elles me pi¨¦g¨¨rent mais ne me r¨¦sist¨¨rent pas et je me retrouvais libre, de l''autre c?t¨¦. Je distinguais avec difficult¨¦ le quartier qui me s¨¦parait des myst¨¨res forestiers. Une succession de maisons basses, rompue par un petit immeuble que je ne reconnaissais pas. J''ignorais totalement o¨´ j''¨¦tais malgr¨¦ mes reconnaissances pass¨¦es. La nuit rendait les rues m¨¦connaissables. Ma fortune ne s''¨¦tait cependant pas tue. Une charpente partiellement effondr¨¦e, maintenue en vie par des ¨¦chafaudages plac¨¦s ¨¤ la hate en attendant sa prompte d¨¦molition, me parlait. Elle ne m''inspirait nulle confiance, mais je la pr¨¦f¨¦rais ¨¤ la lumi¨¨re vacillante en provenance de la prochaine intersection. Les premi¨¨res gouttes se calm¨¨rent et j''eus un rire coup¨¦ court ¨¤ l''id¨¦e que je puisse finalement mourir de froid, glac¨¦ par cette pluie qui s''annon?ait torrentielle. The narrative has been taken without authorization; if you see it on Amazon, report the incident. J''entrai dans la ruine et m''abandonna ¨¤ l''obscurit¨¦ quasi-totale. Je parvenais ¨¤ discerner un canap¨¦ ¨¤ ressorts ¨C de quoi embrocher le visiteur imprudent ¨C d''une commode dont le rev¨ºtement se d¨¦collait. Ma plus grande crainte n''¨¦tait pas de me cogner, mais de mettre le pied entre deux lattes d¨¦chauss¨¦es. Petit ¨¤ petit, je traversais le salon en tatant le terrain de ma canne et heurtai une table basse qui me soutira un jappement apeur¨¦. La douleur ne dura pas, s''estompa assez rapidement et lorsque j''eus l''absolue certitude qu''elle ne reviendrait pas, je poursuivis ma progression en esp¨¦rant d¨¦bouler sur la rue et non un jardin ceintur¨¦ d''un mur de pierres. Je ne me pensais pas capable de me lancer dans des acrobaties, aussi bien ¨¤ cause de mon corps d¨¦faillant que par ma fatigue. Mon bras libre, lanc¨¦ en ¨¦claireur, rencontra une porte qui s''ouvrit sur un volet ferm¨¦. Les volets donnaient sur l''ext¨¦rieur. - Finalement, m''exclamais-je. H¨¦las, il ne s''ouvrit pas. Je m''¨¦chinais sur le syst¨¨me sans succ¨¨s et d¨¦pit¨¦ lui ordonna de s''ouvrir ¨¤ la mode ? S¨¦same, ouvre-toi ?. Je para?trais d¨¦lirant si je vous disais qu''il me r¨¦pondit que oui, mais la r¨¦alit¨¦ ¨¦tait que le vent qui s''engouffrait entre les milles et unes l¨¦zardes de cette foutue baraque parut me le dire. Le loquet qui me r¨¦sistai c¨¦da et je me retrouvai dans l''arri¨¨re-cour, ceintur¨¦e d''un muret mais ouverte sur le reste du quartier. ¨¤ une distance respectable, je vis les cimes argent¨¦es des arbres et l''affrontement des ¨¦pineux dans une lutte mortelle qui, d¨¨s le lendemain, laisserait sa cha?ne cadav¨¦rique. Les plus anciens cr¨¨veraient. Les plus maladifs aussi. La bonne voie s''ouvrait ¨¤ moi et je jubilais, finalement excit¨¦ par la dangereuse aventure qui m''attendait. C''est ¨¤ ce moment que la Lune d¨¦cida de faire sa r¨¦apparition au gr¨¦ d''un nuage qui disparaissait. Sous la pluie battante, elle se dessina au sommet d''une chemin¨¦e isol¨¦e et y forma comme un nid de cigogne. Ma mandibule inf¨¦rieure tomba sur mon sternum de stup¨¦faction. Je connaissais ce putain de lieu. Pas tr¨¨s loin d''ici, les Escamilla avaient ¨¦t¨¦ attaqu¨¦s. Je revis l''image fantomatique d''Hilde Carlsen qui adorait les traces du H¨¦ron en cet endroit. Elle avait ¨¦t¨¦ remplac¨¦e, dans cette nuit pluvieuse, par des chapelets d''os dispos¨¦s en guirlandes qui psalmodiaient sans cesser en claquant dans le vent. Je m''approcha, refusant de m''attarder sur le sanctuaire et pourtant si accapar¨¦ par sa pr¨¦sence. Des offrandes dispos¨¦es dans l''atre relevaient, pour la plupart, de la Marmotte. Une tasse comm¨¦morative attira malgr¨¦ mes r¨¦ticences mon attention. Elle c¨¦l¨¦brait les 25 ans de la cha?ne qui empreignait, bien apr¨¨s qu''elle eut disparu, notre univers. L''¨¦ternit¨¦ se retrouvait condens¨¦ ici, notre ¨¦ternelle gardienne. Je pris la tasse entre mes doigts et inscrivit la Lune dans son anse. La Lune, si paisible et lointaine. La vie devait ¨ºtre bien diff¨¦rente l¨¤-haut et si je ne le visais pas, j''aspirais profond¨¦ment en cet astre solitaire qui m''¨¦piait de son ?il unique. C''est donc ?a, la solitude. ¨¦loign¨¦, mais abrit¨¦. Dans la plupart des lieux j''avais ¨¦t¨¦ seul. J''¨¦tais un naufrag¨¦ en qu¨ºte de la prochaine ?le sur laquelle faire halte. Les flots ne cessaient de monter, mes coins de paradis disparaissaient et je pagayais de nouveau, sans jamais cesser. Quand avais-je ¨¦t¨¦ pour la derni¨¨re fois entour¨¦ ? Le camp et le temps me rongeaient, le pass¨¦ m''obnubilait. Je balan?a cette tasse immonde contre le sanctuaire improvis¨¦ et rit. Pourquoi ¨¦tais-je venu ici ? Pour survivre aux attaques ? Pour trouver ce qui me manquait depuis le d¨¦part de Lucille ? Avais-je seulement une raison d''¨ºtre parmi les miens ? M''¨¦tais-je senti aussi vivant qu''en ce jour, par¨¦ ¨¤ reprendre mon errance solitaire ? De qui me prot¨¦geais-je finalement? Alors, je viserais la Lune. Elle me guidait m¨ºme si elle disparaissait bien de temps en temps. Derri¨¨re elle se trouvait cette for¨ºt qui bien qu''infect¨¦e dans le discours officiel, n''¨¦tait gu¨¨re s¨¦par¨¦e du camp. Le rempart qui nous prot¨¦geait de toute incursion ¨¦tait bien v¨¦tuste : gu¨¨re plus qu''une s¨¦rie de barbel¨¦s, un peu de grillage ici-et-l¨¤ et des tranch¨¦es d¨¦sert¨¦es. Oui, totalement d¨¦sert¨¦es et cela me rassura infiniment. Je commen?ais ¨¤ penser que la crainte des habitants suffisaient ¨¤ les ¨¦loigner de la fronti¨¨re et que si elle n''¨¦tait pas gard¨¦e, c''est qu''elle ne prot¨¦geait pas de grand-chose et qu''en cons¨¦quence je ne m''¨¦chappai pas du camp mais bel et bien d''un abattoir. Seules des portes, lointaines sur leur moignon de rempart, s''animaient ¨¤ la lueur des lanternes. Je descendis dans la tranch¨¦e, heureusement prot¨¦g¨¦e de la boue par un chemin de planches qui s''affaiss¨¨rent sous mon poids et en sorti aussit?t, les pieds un peu plus crott¨¦s qu''¨¤ l''arriv¨¦e. Je rencontra alors mon seul obstacle dans ma vir¨¦e sauvage. Les barbel¨¦s ¨¦taient plus solides que pr¨¦vus et je dus m''attarder un moment sur ces derniers, jouant de la pince coupante en virtuose et rel¨¦guant la possibilit¨¦ de m''entailler loin dans ma psych¨¦. Je peinais ¨¤ me convaincre que personne ne passerait pendant l''exercice et aussi d¨¨s que le barbel¨¦ c¨¦da, je me mis ¨¤ courir aussi vite que je le pouvais dans le no man''s land, bien inconscient des dangereuses taupini¨¨res. Je ne me brisa pas une cheville donc j''imagine qu''elles s''¨¦loign¨¨rent de mon passage, je ne vois pas d''autres explications sinon une chance extraordinaire qui n''avait jamais ¨¦t¨¦ mienne. Tr¨¨s vite, j''atteignis l''or¨¦e de la for¨ºt. Les arbres m''accueillirent dans leur assembl¨¦e, j''¨¦vitai le plus gros du combat qui faisait rage et m''avan?ai dans ce territoire pr¨¦tendument hostile. Ma maison demeurait derri¨¨re moi comme la plupart de mes souvenirs r¨¦cents alors que je m''enfon?ai dans la for¨ºt. Le petit coin de paradis de Maria Escamilla serait mon arr¨ºt d¨¦finitif. Chapitre 15 La montagne lointaine regorgeait de sources dont nous profitions grace ¨¤ la puissante rivi¨¨re qui en r¨¦sultait. Elle sinuait dans la vall¨¦e et mourait dans la plaine, subdivis¨¦e en une multitude de cours d''eau mineurs. L''Ader, le plus important d''entre eux, ceignait le camp sur sa partie nord-ouest. Je suivais la route qui le remontait en ¨¦coutant sa complainte, encore ahuri par la r¨¦ussite de mon escapade. Au petit matin, l''endroit d¨¦borderait de r¨¦colteurs qui achemineraient de l''eau jusqu''aux r¨¦servoirs sectoriels, compensant les pertes de la veille et renouvelant les eaux croupies. Dans le tumulte de leur activit¨¦, ils ne devaient pas entendre tout ce que la rivi¨¨re avait ¨¤ raconter. Tout ce que tu as v¨¦cu et ce que tu ne vivras plus, j''entends tout. Le rire des enfants quand il existait, le chant m¨¦lancolique d''un ivrogne qui parcourait le m¨ºme chemin que moi, le chat qui affrontait ses agresseurs nocturnes, le ricochet d''un galet. Tous ces ¨¦l¨¦ments de ce pass¨¦ qui ne serait plus me parvinrent et me plong¨¨rent dans une nostalgie inexplicable. En remontant l''Ader je remontais le temps. Je songeais d¨¦j¨¤ ¨¤ ma prochaine halte : Gl¨¹ckenberg. Par chance, l''Ader ne passait pas par ce village. Autrefois, il avait ¨¦t¨¦ le c?ur ¨¦conomique de la r¨¦gion par ses mines d''argent qui trou¨¨rent les environs et empoisonn¨¨rent les sols. Les communaut¨¦s qui s''install¨¨rent apr¨¨s la fin ¨¦vit¨¨rent de repeupler ce coin maudit. Il se trouvait sur mon passage et saurait me planquer de l''inquisiteur soleil quand il se pointerait de nouveau. La perspective de m''enfermer dans une mine pour la journ¨¦e ne m''enchantait pas, mais elle me d¨¦plaisait moins que celle d''attendre dehors que le H¨¦ron ne me cueille. Qu''avait dit l''inspecteur Brooks ¨¤ propos des d¨¦serteurs ? J''ai oubli¨¦ et ne me sentais plus tant que ?a concern¨¦ : j''¨¦tais un chercheur de v¨¦rit¨¦. Je fuis et je ne m''en donne pas l''impression. Une brume vaporeuse remontait d''un barrage primitif constitu¨¦ de pierres issues du lit et une luciole s''y risqua au p¨¦ril de sa vie. Elle ne survit pas. Je la regardais tomber et continua mon chemin. J''atteignis la bifurcation qui me ferait d¨¦finitivement quitter les abords du camp. Les ruines tenaient, rafistol¨¦es comme le monstre de Frankenstein. L''horreur tue trouvait son paroxysme dans l''¨¦tranget¨¦ de cette cit¨¦ anthropophage domin¨¦e par le quartier-g¨¦n¨¦ral du H¨¦ron. Camp¨¦ dans la mairie, je le reconnaissais ¨¤ la tour d''horloge qui, maintenue en l''¨¦tat, sonnait les funestes heures de l''humanit¨¦. Je levai la main pour la saluer une derni¨¨re fois et m''engagea sur le chemin qui p¨¦n¨¦trait dans la for¨ºt. L''atmosph¨¨re embaumait des ¨¦pines fra?chement tomb¨¦es et du lichen qui poussait sur les troncs. La Lune, tamis¨¦e par le couvert forestier, ne me donnait que peu de plaisir ¨¤ observer. Je distinguais sur mon passage les reliefs fantomatiques de champignons lignivores d''un blanc qui rompait avec le reste et je me surpris ¨¤ siffloter. Les monstres n''¨¦taient pas dans la for¨ºt. Ma certitude n''avait jamais ¨¦t¨¦ aussi ¨¦clatante. Ils m''observaient peut-¨ºtre de la tour que je laissais dans mon dos, mais j''en avais rien ¨¤ foutre. Je retournais ¨¤ la vie sauvage et les souvenirs de ce qu''elle avait ¨¦t¨¦ remont¨¨rent alors que je passais d''une clairi¨¨re ¨¤ l''autre pour me retrouver en dehors de la for¨ºt. La plaine s''ouvrait et mon regard se retrouva happ¨¦ par les terrasses fluviatiles derri¨¨re lesquelles une majeure partie de ma vie s''¨¦tait ¨¦coul¨¦e paisiblement. Une vingtaine de kilom¨¨tres plus loin, un charmant ruisseau courait autour d''une fermette que nous avions emm¨¦nag¨¦ avec Lucille dans le cadre de notre courte idylle. Nous ne quittions que rarement notre nid que ?a soit pour nous rendre au village les jours festifs ¨C afin de faire bonne impression sur le voisinage ¨C ou descendre de la terrasse pour rejoindre le pr¨¦ de ce vieux con de Pat. Il avait h¨¦rit¨¦ d''un terrain ingrat et lorsqu''il avait comprit que sa location rapportait plus en l''¨¦puisant moins que sa culture, un march¨¦ hebdomadaire ¨¦tait n¨¦. Souvent, nous y participions pour exposer nos productions et profiter de l''agitation humaine, si rares dans ces terres. Le plus souvent, nous nous contentions de troquer nos ?ufs contre des navets, mais une ann¨¦e b¨¦nie nous avions touch¨¦ le jackpot. Lucille sugg¨¦ra au printemps de nous essayer ¨¤ la culture du ma?s et une d¨¦l¨¦gation du camp, qui errait entre les ¨¦tals de nos semblables, avait jet¨¦ son d¨¦volu sur notre or nourricier. En d¨¦passant le pr¨¦, je me souvenais de comment nous ¨¦tions alors rentr¨¦s : la charrette vide mais les poches pleines de monnaie. Comme tous, nous n''en avions qu''un usage ponctuel dans les ¨¦changes intracommunautaires, mais certains produits de n¨¦cessit¨¦ absolue ne pouvait ¨ºtre acquis que par des pi¨¨ces frapp¨¦es aux armes du H¨¦ron. La plupart des forestiers d¨¦siraient nos pi¨¨ces et aussi, peu d¨¦sireux du luxe des encamp¨¦s, nous nous ¨¦tions d¨¦barrass¨¦ d''elles pour les transformer en cheptel. Deux ch¨¨vres et un bouc pour commencer qui gambadaient ¨¤ l''arri¨¨re, amendaient nos champs et fond¨¨rent une lign¨¦e caprine dont nous ¨¦tions fiers. Parfois, bien qu''avec regret, je devais abattre une partie de la prog¨¦niture mais j''oubliais bien vite mes remords venus l''hiver alors que je d¨¦vorais les meilleures saucisses fum¨¦es qui m''ait ¨¦t¨¦ donn¨¦ de manger. Lucille en confectionnait de merveilles : j''ai des qualit¨¦s, mais je suis un pi¨¨tre cuisinier. - Te souviens-tu seulement Lucille ? dis-je dans un acc¨¨s de fatigue alors que l''adr¨¦naline quittait mon corps. Lucille. Je me mis ¨¤ pleurer comme un gosse ¨¤ l''¨¦vocation de ces souvenirs. Se souvenait-elle ? La Voix du Nord me la d¨¦roba, une nuit lointaine. ? D¨¦rob¨¦e ?, je me maudis de l''objectiver ainsi. Elle n''appartenait plus ¨¤ ma vie et je doutais que je puisse un jour la retrouver, m¨ºme si je suivais vaguement sa direction. Le lac mentionn¨¦ par Maria Escamilla se trouvait sous l''¨¦toile du Berger et j''en ¨¦tais encore s¨¦par¨¦ par une s¨¦rie de hameaux d¨¦sol¨¦s. Je me demandais si Lucille avait pris la m¨ºme piste que j''empruntais alors que je fixais r¨¦solument cette ¨¦toile qui n''en ¨¦tait pas une. Mon attention revint ¨¤ ma Terre quand je rencontra un panneau de bois, bouff¨¦ par les champignons. Il pendait ¨¤ un clou, victime d''une crise de col¨¨re qui ne parvint ¨¤ l''arracher de son support. Le nom du hameau se limitait aux deux premi¨¨res lettres : ? CI ?. Je compl¨¦ta machinalement l''inscription d''un ? METI¨¨RE ?. C''est l''impression que me donna le coin avec sa mairie d¨¦pouill¨¦e, ses deux tourelles qui la flanquait et ses maisonnettes aux allures de mausol¨¦es. Je ne voyais que des tombes hant¨¦es par la poign¨¦e d''ames ayant ¨¦cum¨¦ les lieux. Combien ¨¦taient-elles ? Une dizaine, une vingtaine ? Gu¨¨re plus de cent et je les sentais m''espionner alors que je troublais leur repos ¨¦ternel. Je traversais le village ¨¤ pas feutr¨¦s, soucieux de ne pas d¨¦ranger les paum¨¦s et oubli¨¦s alors que la pluie se calmait d¨¦finitivement en me laissant glac¨¦ et grelottant. The story has been illicitly taken; should you find it on Amazon, report the infringement. - Je suis un pauvre errant qui ne vous emb¨ºtera pas plus longtemps, lan?ais-je ¨¤ l''attention des deux tourelles en pierre. Le silence devait ¨ºtre troubl¨¦ pour que je finisse par le remarquer. Il s''abattit sur moi et me recroquevilla en mon corps, carcasse anim¨¦e par un n¨¦cromancien malhabile. Depuis combien de temps n''avais-je rien entendu ? Le voisin ronflant n''existait plus, la gamelle ne tombait pas des mains d''un travailleur ¨¦reint¨¦ pour rebondir continuellement sur le bitume, les chats ne se battaient pas jusqu''au sang dans la ruelle voisine, les enfants ne riaient pas... Les enfants n''avaient jamais rit. Puis vint ma r¨¦alit¨¦, celle d''un univers tapi tr¨¨s loin derri¨¨re le reste : le bruissement dans les fourr¨¦es alors qu''un mulot d¨¦rang¨¦ d¨¦sertait, le hululement d''une chouette qui rep¨¨re un en-cas nocturne et le sifflement du vent dans les herbes hautes qui se courb¨¨rent ¨¤ mon passage, stup¨¦faites de mon apparition impromptue. Un Humain. Le premier depuis longtemps et le dernier avant une ¨¦ternit¨¦. Je m''excusa aupr¨¨s de cette nature qui r¨¦clamait nos possessions d''antan et d¨¦passai le village. Je ne rencontra rien de neuf pour la dizaine de kilom¨¨tres qui suivit sinon ¨C m¨ºme si j''en doute ¨C une biche qui me regarda avec ¨¦tonnement. Peut-¨ºtre ¨¦tait-ce tout ce temps pass¨¦ dans cette apparente s¨¦curit¨¦ qui me fit relacher la pression et flaner ? Je ne m''¨¦tais pas pr¨¦par¨¦ ¨¤ la pr¨¦sence d''une alt¨¦rit¨¦ sentiente en ces lieux. J''avan?ais le long d''une noue lorsqu''un faisceau de lumi¨¨re jaunatre apparut dans les bois voisins et se dirigea vers ma position. Je me plaqua au sol instinctivement et heurta le bitume. Mon bras d¨¦j¨¤ mort morfla davantage et j''eus le souffle coup¨¦ aussi bien par ma connerie que par la douleur. Je compris tr¨¨s vite que j''avais beau avoir rev¨ºtu des teintes associ¨¦es ¨¤ la nuit afin de passer inaper?u lors de mes phases de marche forc¨¦e, je ne retrouvais ¨¤ d¨¦couvert si on regardait vraiment dans ma direction. Je rampa jusqu''¨¤ la noue et me laissa glisser ¨¤ sa base, d¨¦fon?ant simultan¨¦ment une jeune arbuste et ce qu''il me restait d''¨¦paule. Mon bandage s''orna aussit?t d''une rose sanguine pour illustrer mon erreur. Le sang pulsait par salves et je dus me calmer pour me rendre ¨¤ l''¨¦vidence que je restais loin de l''h¨¦morragie l¨¦tale. Je hoquetai, paniqu¨¦, et chaque soubresaut de mon corps s''accomagnait d''une gicl¨¦e ce qui m''¨¦loigna presque de la raison de mon acte : la pr¨¦sence d''une entit¨¦ sentiente qui balaya la route ¨¤ la recherche de la source du vacarme. Ils ¨¦taient deux, silhouettes encapuchonn¨¦es dont je ne parvins ¨¤ deviner le genre. Une d''entre elle tenait un fusil de chasse ¨C mod¨¨le ant¨¦diluvien ¨C et l''autre s''amusait ¨¤ recharger sa lampe-torche dynamo. Je vis l''¨¦clat du canon qui se pointa dans ma direction et je me bloqua. La salive qui s''¨¦coulait abondamment dans ma gorge me donna l''impression de me noyer. Je craignais que le moindre mouvement ne d¨¦clencha le tir fatidique et n''osais l''avaler. Un salopard martelait mes tempes et j''eus la nette sensation qu''il sauta ¨¤ pieds joints sur mon c?ur lorsqu''un ¨¦cureuil s''activa dans un jeune pommier voisin. Le faisceau lumineux l''¨¦claira, ses yeux exorbit¨¦s me regard¨¨rent ¨¦tonn¨¦ et il sauta par terre. Depuis lors, cet animal est devenu mon temps. ? Depuis lors ? comme si cette sc¨¨ne remontait ¨¤ une ¨¦ternit¨¦. Le duo qui me recherchait arriva ¨¤ la conclusion que mon copain ¨¦tait ¨¤ la source du bordel. Ils m''oubli¨¨rent et reprirent leur marche en direction de l''ouest. ¨¤ ma connaissance, on n''y trouvait rien de plus qu''une vieille zone commerciale pill¨¦e maintes fois. J''attendis qu''ils eurent totalement disparu pour me remettre en marche vers Gl¨¹ckenberg, abandonnant d¨¦finitivement le confort du macadam pour la noue. Bien que j''eusse retrouver mon calme, la douleur qui montait par vagues de mon bras ¨C fig¨¦ d¨¨s lors en extension vers l''arri¨¨re ¨C et la perte de sang ¨C restreinte et d¨¦sormais calm¨¦e ¨C m''¨¦puisaient. J''avais au moins la satisfaction de constater que je ne finirais pas vid¨¦ comme un porc. La route restait encore longue et la brume commen?a ¨¤ monter des insondables profondeurs. Je me dis qu''elle existait. Aussi que mon corps accueillait plus d''hormones qu''il n''en aurait fallu pour abattre un cheval et que je ne tarderais ¨¤ m''effondrer sous l''effet de la surcharge sensorielle. Le risque que cela n''advienne grandissait et je reconsid¨¦rais mes chances d''atteindre Gl¨¹ckenberg avant l''aube. Je me voyais d¨¦j¨¤ ¨¦vanoui dans la noue, bouff¨¦ par les loups ou ¨C pire ¨C abattu et d¨¦pec¨¦ par le H¨¦ron. Puis... Cette histoire de mines abandonn¨¦es. Qui ¨¦tais-je pour croire que je pouvais les atteindre dans mon ¨¦tat ? M¨ºme avant que les emmerdes n''arrivent, je n''¨¦tais pas en forme. J''¨¦tais vraiment con, le Roi des cons. Maintenant, je m''en consid¨¨re comme l''Empereur. Tu arriveras en bout de piste, tu le dois. Le mantra se r¨¦p¨¦tait et plus d''une fois me tira vers l''avant alors que la nuit prenait les allures d''un lendemain brumeux. Les filaments cotonneux s''¨¦tiraient ¨¤ l''infini et je tachais de discerner ¨¤ travers. Dans mon esprit, le H¨¦ron devait s''¨ºtre d¨¦j¨¤ lanc¨¦ ¨¤ ma poursuite. Apr¨¨s tout, ne venais-je pas d''en croiser deux exemplaires ? L''angoisse montait. Futile... Rien ne servait de courir, encore moins de marcher. Je pouvais tout aussi bien m''¨¦crouler et attendre bien gentiment qu''on me cueille : un fruit tomb¨¦ au sol qui se gache. Je me pencha, cracha et constata que ma glaire ¨¦tait rouge. Merde. Puis, je remarqua que je m''¨¦tais mordu la langue. Tout allait bien pour le meilleur des cons. - Le Roi des cons va crever le cul ¨¤ l''air... Avais-je seulement prononc¨¦ ces mots ? Je regarda autour de moi et ne vit que boue et blancheur. La rigole derri¨¨re moi avait ¨¦t¨¦ rendue d''autant plus visible par ma progression tra?nante. Je d¨¦lirais en toute conscience. Continuant, en m''aidant des mains secourables tendues par des roseaux ¨¦pars, je commen?ais ¨¤ me dire que cette noue ressemblait dr?lement ¨¤ une tombe fra?chement creus¨¦e. - Tu vas tomber du con. La brume m''envelopperait. Enfant, une couverture jet¨¦e sur mon impuissance me prot¨¦geait des ratiches du croque-mitaine et je me dis que ma situation actuelle n''¨¦tait pas si lointaine. Sauf qu''une couverture bomb¨¦e par ton petit cul ne trompera personne et ne l''a jamais fait. - Arr¨ºte toi. Ma voix ? Depuis toujours, j''¨¦tais sujet ¨¤ des hallucinations hypnopompiques ce qui me laissait entendre que je dormais en marchant. ¨¦tait-ce alors le cas ? Allez savoir. Mes souvenirs de cette nuit sont flous et nous ¨¦tions alors dangereusement proches du matin. Ce que je sais, c''est que j''¨¦cris maintenant ces lignes entour¨¦ de figures famili¨¨res. Les pages de mon carnet s''¨¦puisent et mes choix s''amenuisent. Je ne sais pas si je survivrais ¨¤ ma prochaine folie Chapitre 16 Cauchemar. N¨¦e du calcaire, la bouche me sourit et ses dents hachent ma r¨¦alit¨¦. ¨¦mergeant en dehors du Royaume ¨¦th¨¦r¨¦, je peinais ¨¤ me rassurer. J''¨¦vitais encore de justesse l''attaque et vainquais mon adversaire. Il se trouvait d¨¦sormais au-dessus de moi, fig¨¦ sur ma vo?te calcaire. ¨¦tais-je allong¨¦ ou envol¨¦ ? Des rivi¨¨res de larmes suintaient, s''¨¦coulaient jusqu''¨¤ que la gravit¨¦ fasse son ?uvre et m''arrose de sa bont¨¦. O¨´ suis-je ? fut la premi¨¨re question que je me posa en revenant ¨¤ moi, dehors, dedans ? la seconde. J''¨¦tais couvert de bruine, harcel¨¦ par l''acret¨¦ de l''air, visiblement allong¨¦... Dans une grotte. Ploc, la goutte qui s''¨¦tait form¨¦e me tomba sur le front. Ma nuit de fuite s''¨¦tait sold¨¦e par une r¨¦ussite surprenante. J''avais atteint Gl¨¹ckenberg sans m''en rendre compte et mes mains, anim¨¦es par l''automatisme inh¨¦rent ¨¤ mes multiples exp¨¦riences personnelles, ¨¦taient m¨ºme parvenus ¨¤ allumer un feu... Sauf qu''une de mes mains ¨¦tait morte, qu''un foyer de pierres surmont¨¦ par une grille accompagnait ? mon ? ?uvre et qu''avant de m''¨¦vanouir j''avais visiblement accumul¨¦ tout un matos de camping. J''avais ¨¦t¨¦ capable de tout ?a, mais pas de me rappeler de comment faire un feu sans s''intoxiquer. Le roi des cons ¨¦tait de retour et je ne le remerciais pas. Je tenta de me relever, essayant de m''appuyer sur mon bras d¨¦mont¨¦ qui ne me r¨¦pondit pas. Je sentais une traction dans celui-ci, comme si une araign¨¦e s''en ¨¦tait empar¨¦e et le ramenait au bercail en tirant petit ¨¤ petit sur sa soie. Mon cou m''ob¨¦issait et aussi vis-je son sale ¨¦tat. Je vous ai d¨¦j¨¤ dit que la premi¨¨re chose que l''on remarquait chez-moi ¨¦tait une certaine particularit¨¦ physique... L''ensemble de mes muscles de ce c?t¨¦ s''assuraient de me tourmenter en me donnant une allure jurassique. - Amputation... T''es con. J''aurais d? dire oui, allez-y ! Je t''en foutrais de la septic¨¦mie. If you find this story on Amazon, be aware that it has been stolen. Please report the infringement. - J''ai bien un couteau quelque part, me r¨¦pondit-on de bonne humeur. Les voix de ma nuit revenaient. Aux pieds d''une de ces chaises ¨¤ l''¨¦preuve du temps, je vis une paire de bottes crott¨¦es. Un haut-le-c?ur s''empara de moi et je ne pus me retenir. J''avais tent¨¦ de me mettre d''aplomb trop rapidement et mon estomac me punit. Je vomis de tout mon so?l dans la bassine qu''on me tendit. Je voulus remercier mon sauveur, mais... - Vous m''aviez pourtant dit ne rien savoir, mais ?a ressemble vraiment ¨¤ une planque. Terrence, l''inspecteur qui m''avait cuisin¨¦ ¨¤ propos d''Hector se r¨¦curait les ongles avec un scalpel. La barbe sur son cou me fascina aussit?t. On aurait dit du poil de lapin. - Que faites-vous ici ? O¨´ suis-je ? Vous m''avez suivi ? Tant de questions venant de celui qui n''¨¦tait pas en position de les poser. - Je n''¨¦tais pourtant pas si discret... Je me disais bien qu''il suffirait de vous suivre pour mettre le grappin sur nos copains. Je manquais d''¨¦nergie hier... Puis, la femme a un fusil. Je ne pensais pas la retrouver ici. Comment appelez-vous ?a ? Toucher le jackpot ? - Ils vont revenir... - Pour me d¨¦truire ? Peut-¨ºtre. Je ne sais pas si j''en ferais de m¨ºme de mon c?t¨¦. ?a serait dr?le de laisser la nature faire son ?uvre pour une fois, voir votre mis¨¦rable civilisation na?tre et dispara?tre dans la for¨ºt... Vous ¨ºtes condamn¨¦s ¨¤ errer entre les murs. Il posa le scalpel. Ce que je pris pour de la rouille s''av¨¦ra ¨ºtre du sang, encore frais. L''inspecteur se leva, me toucha l''¨¦paule du bout du doigt : - D¨¦sol¨¦ pour ?a, comme je l''ai dit je manquais de force... J''ai d? d?ner, mais je ne suis pas une b¨ºte sans c?ur... me dit-il en d¨¦signant les d¨¦bris d''une seringue. Un peu d''anesth¨¦sie. Je ne garantis pas la suite de votre gu¨¦rison. Au moins, vous avez encore vos deux bras... Plus ou moins. La r¨¦miniscence de l''h?pital me vint. Je me souvins du vampire qui se muait. La barbe de Terrence devait en ¨ºtre un reliquat. - Ils vont voir votre mue ¨¤ l''entr¨¦e, partir chercher du monde en dehors et revenir... - Parce que vous pensez qu''il existe un monde en dehors du camp ? Oui, je le pensais. J''en suis fichtrement s?r. Le reste, reste ¨¤ d¨¦couvrir. Chapitre 17 Le r¨¦cit qui suit m''a ¨¦t¨¦ cont¨¦ par deux singularit¨¦s ou bien deux et demie. S''il appara?t ici, c''est que nous avons surv¨¦cu, mais aussi pour que vous compreniez pourquoi mon journal se trouve ici... Je l''esp¨¨re seul, peut-¨ºtre avec les reliquats de ce que nous ¨¦tions. Elle avait err¨¦ dans les bois, tra?nant derri¨¨re elle l''enfant ¨¦puis¨¦. Le rapace s''¨¦tait aventur¨¦ dans son nid et c''¨¦tait elle qui l''avait picor¨¦. Le duvet sale, prise sublime pour la m¨¨re d¨¦sempar¨¦e, lui accorda la possibilit¨¦ de vaincre et le cran d''arr¨ºt, qu''elle gardait constamment sur elle, lui assura la victoire. Le premier coup ripa contre le plastron de la cr¨¦ature ¨¦tonn¨¦e par sa r¨¦sistance. Le deuxi¨¨me atteignit les entrailles qui se r¨¦pandirent en se d¨¦sint¨¦grant dans sa tente. Le hurlement de la cr¨¦ature, meurtrie et vaporeuse, n''alerta personne. Elle ne pensait pas l''avoir tu¨¦, bien qu''elle la laissa pour morte et je lui appris qu''il ¨¦tait peu probable qu''elle l''eut fait. Je me demande s''il n''est pas n¨¦cessaire d''arracher le c?ur monstrueux pour que celui daigne arr¨ºter de battre. Il n''en demeure qu''elle avait vaincu, mais que dans la lutte sa propre poitrine se retrouva d¨¦chir¨¦e. Le chalet qui les accueillirent, point de rencontre qui lui paraissait alors peu probable, lui donnait des allures de mausol¨¦e. Les fen¨ºtres ¨¦taient trop ¨¦troites, l''acre moisissure trop prenante et l''enfant pleurait trop. Il s''inqui¨¦tait pour sa m¨¨re dont la blessure br?lante suppurait passant du jaunatre mucus ¨¤ la noire ind¨¦cision des derni¨¨res nuits. Elle mourait. La possibilit¨¦ d''en finir en apportant l''enfant l''accapara, incapable de gu¨¦rir par ses propres moyens. Elle me confia qu''elle s''y serait r¨¦solue si le jeune homme ne s''¨¦croula pas dans les fourr¨¦s voisins en jubilant, incr¨¦dule. Il criait que tout allait, que le dehors valait mieux que le dedans. Elle ¨¦tait sortie, bien que p¨¦trie de fatigue, pour le d¨¦couvrir nageant au milieu des baies. - Hector, grogna-t-elle. L''enfant dans son dos s''¨¦tait chi¨¦ dessus. Elle ne l''avait pas chang¨¦ et maintenant pensait d¨¦lirer. Ils avaient pourtant convenus qu''ils se retrouveraient ici si les choses tournaient mal. Hector pourtant ¨¦tait r¨¦el. Il la soigna, aussi bien qu''il le put et la volont¨¦ accomplit le reste de l¡¯?uvre. Nettoy¨¦e, pans¨¦e, la plaie finit par d¨¦senfler et la fi¨¨vre par chuter. Le visage inquiet de l''enfant mua vers le plus pur ravissement : maman vivrait encore longtemps. La famille recompos¨¦e ne manquait de rien, entre les baies et les lapins, peu inqui¨¦t¨¦s par ces pr¨¦dateurs qu''ils pensaient disparus, la fin ne les tiraillait jamais. Maria s''av¨¦ra ¨ºtre une excellente chasseuse. Les collets install¨¦s dans la for¨ºt trompaient ses proies et le soir ils se r¨¦unissaient souvent autour d''un lapin encore ¨¦tonn¨¦ de s''¨ºtre laiss¨¦ prendre aussi connement. En quelques mots : le bonheur. Maria, Ugo et Hector qui, je crois, aurait pr¨¦f¨¦r¨¦ ¨ºtre p¨¨re de substitution plut?t que grand-fr¨¨re adoptif... Vint un jour o¨´ cette vie idyllique se ternie. Lors d''une de ses sorties, Maria rep¨¦ra une patrouille du H¨¦ron. Rien de plus qu''une milice d''imb¨¦ciles guid¨¦s par un vampire fatigu¨¦ qui ne la virent pas en retour. En plusieurs semaines, ils n''en avaient crois¨¦ aucune et l''imprudence commen?ait ¨¤ pointer. Ils avaient alors repris la route, vers le lac de Maria de l''autre c?t¨¦ de Gl¨¹ckenberg. S''ils survivaient aux crat¨¨res laiss¨¦es par les mines, dangereux pi¨¨ges invisibles, ils atteindraient un paradis qui, ils en ¨¦taient certains, serait immacul¨¦. D¨¨s le lendemain, tout autant pouss¨¦ par la pr¨¦sence oubli¨¦e que par l''amenuisement des ressources locales, ils partirent. Comme moi, ils ¨¦voluaient la nuit mais cela s''arr¨ºtait ici. Ils pr¨¦f¨¦raient les chemins forestiers aux routes et leur cheminement fut bien moins rapide, bien plus reposant aussi. Ils atteignirent finalement la ville mini¨¨re en deux nuits, s''adonnant ¨¤ bien des pauses et recensement fr¨¦n¨¦tiques des vivres restants. Arriv¨¦s en ville, d¨¦sert¨¦e des humains, occup¨¦e par des chats qui arpentaient la sourici¨¨re, ils se d¨¦p¨ºch¨¨rent de la d¨¦passer sans trop s''attarder dans les boutiques pill¨¦es. If you discover this narrative on Amazon, be aware that it has been stolen. Please report the violation. Je pr¨¦cise bien ? sans trop ? car Hector y d¨¦nicha une nouvelle paire de bottes. Je pense n¨¦anmoins que nous pourrions suivre leur passage, les d¨¦tritus plastiques ¨C englu¨¦s par la mati¨¨re organique devenue boue locale ¨C doivent encore tracer un singulier chemin entre les maisons ouvri¨¨res. En le suivant, nous atteindrions la derni¨¨re ¨¦tape du trio : l''autoroute. Elle partait vers le Nord, traversant la plaine sans s''encombrer des reliefs. Des embouteillages monstrueux, h¨¦ritages de la Grande Fuite, accueillaient de squelettiques passagers dans leurs cercueils rouill¨¦s de t?le et caoutchouc. Bien que d¨¦rang¨¦s par l''omnipr¨¦sence de la Mort, ils finirent par en ¨ºtre ¨¦merveill¨¦s. Le monde d''antan gisait sur l''autoroute et Ugo m''indiqua, dans sa propre description de leur p¨¦r¨¦grination, qu''une bo?te de fer accueillait le plus gros des squelettes dont le crane, d¨¦mesur¨¦, ¨¦tait surmont¨¦ par d''immenses cornes. Pour preuve, il me montra le souvenir qu''Hector avait pr¨¦lev¨¦ pour lui et qu''il portait maintenant autour du cou comme porte-bonheur : un sacr¨¦ porte-bonheur. Puis, ¨¤ force d''arpenter l''autoroute entre les ¨¦paves et les crat¨¨res d''un bombardement, ils finirent par arriver en bout de piste. Un mur avait ¨¦t¨¦ dress¨¦, imp¨¦n¨¦trable. Ils durent s''arr¨ºter, regarder la libert¨¦ qui se dessinait derri¨¨re et que les automobilistes cadav¨¦riques franchissaient en se t¨¦l¨¦portant une centaine de m¨¨tres plus loin. Hector prit Ugo dans ses bras. Maria les encercla. Dans le ciel d¨¦nu¨¦ de ses cotons, un oiseau titanesque atterrit sur l''horizon. D''un blanc immacul¨¦, il allait se confronter aux tours de verre qui renvoyaient l''¨¦clat du Soleil... Ce d¨¦tail, seul l''enfant l''a not¨¦. - Puis apr¨¨s ? avais-je demand¨¦. Apr¨¨s, ils s''¨¦taient r¨¦solus ¨¤ jouer de la pince coupante pour d¨¦manteler une portion du mur. Ils prirent la journ¨¦e, parfois ¨¤ deux doigts d''abandonner en tombant sur un brin plus solide, mais ils y parvinrent. L''ouverture ¨¦troite leur permettait de se glisser de l''autre c?t¨¦. Hector ¨¦tait le premier de corv¨¦e. Il passa sa t¨ºte vers l''avenir, une main tendue ce qui le sauva. Ils ne les avaient pas vu ou alors n''y avaient pas pr¨ºt¨¦s d''importance, mais dans des gu¨¦rites d¨¦sert¨¦es ¨C incongrues et inoffensives ¨C les c?urs m¨¦caniques rougirent. Ils crach¨¨rent ¨¤ l''unisson des gerbes de flammes concentr¨¦es qui s''arr¨ºt¨¨rent aux limites de la zone d¨¦fendue qui, en l¡¯occurrence, se limitaient aux premi¨¨res phalanges d''Hector. Il se trouva amput¨¦ de deux doigts, caut¨¦ris¨¦ par la m¨ºme occasion et alors qu''il me racontait l''histoire je ne pouvais manquer ses regards lanc¨¦s ¨¤ ses moignons. Il crevait d''envie de gratter la cro?te. - Puis... ? Puis ils ¨¦taient entr¨¦s, d¨¦courag¨¦s. Ils pass¨¨rent une nuit ¨¤ l''entr¨¦e d''une mine o¨´ ils d¨¦couvrirent d''anciens plans. Les couloirs souterrains passaient sous la fronti¨¨re. Ils s''¨¦taient effondr¨¦s et c''est peu apr¨¨s que je le rencontrai pour la premi¨¨re fois alors qu''ils partaient ¨¤ la recherche de pioches et d''explosifs pour la grande f¨ºte qui les attendait. Maria avait point¨¦ son fusil dans ma direction comme elle l''avait fait vers le torse de l''inspecteur Brooks.