《LES MAINS, LES MOTS, LE MONDE ET SOA [français]》 掳 Maxence 掳 Les mains. Choses si ¨¦tranges, deux bases surplomb¨¦es de batonnets imparfaits. Des os, des nerfs, des muscles, des tendons, de l¡¯¨¦piderme et de la k¨¦ratine. Les veines qui les parcourent comme les racines d¡¯une plante fragile. N¡¯oublions pas le sang chaud qui les parcourent et qui vient nous d¨¦chirer de l¡¯int¨¦rieur quand le froid. Ces membres, ¨¤ fonction de pince, de pinceau et de miroir. Elles refl¨¨tent nos ¨¦motions, se serrant lorsque nous sommes en col¨¨re, allant m¨ºme jusqu¡¯¨¤ jeter des choses. Elles nous permettent tant de d¡¯actions ! Sentir la fra?cheur de l¡¯eau qui coule du robinet, sentir la douceur des feuilles des petites plantes qui jonchent path¨¦tiquement le sol du salon, sentir la douleur aussi. On peut faire des b¨ºtises avec, par exemple, on peut frapper des imb¨¦ciles, les frapper tellement fort qu¡¯ils finissent ¨¤ l¡¯h?pital et moi, vir¨¦ du lyc¨¦e. Mes mains ¨¤ moi sont bien amoch¨¦es. Elles sont plut?t grandes, on peut voir le relief des petits et des veines qui les parcourent. Mes ongles sont rong¨¦s ¨¤ sang, presque recouverts par la corne. Les jointures de mes doigts sont d¡¯une ¨¦trange couleur bleuatre qui tire sur le vert. En fait, je dirais plut?t violet. Avec un peu de rouge sur les bords. Mes mains sont soigneusement serr¨¦es sur mes genoux qui les balancent d¡¯un rythme angoiss¨¦. La porte claque contre le mur, le proviseur se l¨¨ve ?Je suis venu d¨¨s que j¡¯ai pu.? Les deux hommes se serrent fr¨¦n¨¦tiquement la main. "¨¦coutez M... Ha! Joanshon ! Mr Joanshon, vous comprenez que ce n¡¯est pas une convocation anodine. ". Mon p¨¨re me jette un coup d¡¯?il, se ronge les ongles et se d¨¦tourne vers le proviseur. Il hoche la t¨ºte. Je n¡¯¨¦coute que d¡¯une oreille, ce qu¡¯ils se disent ne m¡¯int¨¦resse pas. Je regarde ¨¤ travers la fen¨ºtre, un oiseau passe. J¡¯aimerais bien ¨ºtre un oiseau... Ne jamais avoir besoin de parler, de m¡¯exprimer. Mon p¨¨re se l¨¨ve, serre encore une fois la main de ce charlatan et puis nous sortons. On traverse les batiments pour arriver ¨¤ notre voiture. Je m¡¯installe en silence. Mon p¨¨re fait de m¨ºme. Il ne d¨¦marre pas tout de suite, me jette un rapide coup d¡¯?il. ?Maxence, pourquoi tu as fait ?a ?? Je souffle fort, indiquant mon indisponibilit¨¦ ¨¤ m¡¯expliquer, et fuis le regard de mon p¨¨re. En r¨¦alit¨¦, ce n¡¯est pas moi qui ait initi¨¦ le combat, m¨ºme si je dois avouer que j¡¯y ai bien particip¨¦ quand m¨ºme. Je dois aussi admettre que je ne suis pas m¨¦content qu¡¯ils aient commenc¨¦ ¨¤ frapper, c¡¯est comme si j¡¯attendais le d¨¦part d¡¯une course, je n¡¯attendais plus que le signal pour d¨¦marrer. Et puis, ils l¡¯avaient bien m¨¦rit¨¦ ! Depuis le d¨¦but de l¡¯ann¨¦e, ils n¡¯arr¨ºtaient pas de se moquer de moi. Mon p¨¨re d¨¦marre et nous sortons de l¡¯enceinte du lyc¨¦e. Une fois arriv¨¦s devant notre maison, mon p¨¨re coupe le moteur et, alors que je veux sortir, il verrouille les porti¨¨res. Le bruit cinglant des loquets sui de ferment me donne une envie rageuse de tout casser, de hurler. Je donne un coup contre la porti¨¨re avant de violemment faire face ¨¤ mon p¨¨re. "¨¦coute Maxence, je sais que tu as du mal ¨¤ te... de g¨¦rer tes ¨¦motions, ta col¨¨re... mais l¨¤... C¡¯est la troisi¨¨me fois en deux mois." Je soupire et me jette, ¨¦nerv¨¦, contre mon si¨¨ge. ??a va, c¡¯est pas un drame de changer de lyc¨¦e!? L¡¯expression inqui¨¨te de mon p¨¨re se change en stup¨¦faction "Ce n¡¯est pas le lyc¨¦e le probl¨¨me ! Est-ce que tu te rends compte que ce que tu as fait est grave?" Je toise mon p¨¨re pour lui faire comprendre que je ne suis vraiment pas dispos¨¦ ¨¤ lui adresser la parole. expliquer mon geste. C¡¯¨¦tait stupide, je sais. Mais je n¡¯arrive pas ¨¤ passer outre les insultes. Chaque fois que c¡¯est pareil, je ne le supporte pas et je d¨¦marre au quart de tour. "Ils m¡¯ont insult¨¦ ! Tu voulais quoi ? que je leur dise les yeux papillonnant et la bouche en c?ur. ? Oh merci ! C¡¯est tellement gentil??!? Je me retourne, croise mes bras, et fronce les sourcils plus qu¡¯il ne doit ¨ºtre humainement possible. Je sens un mouvement de recul de la part de mon p¨¨re. Mon coeur se serre. Je suis injuste avec lui. Je ne sais m¨ºme pas pourquoi je suis aussi d¨¦sagr¨¦able avec lui. Mon p¨¨re sort difficilement de la voiture. Je jette furtivement un coup d¡¯?il coupable vers lui. J¡¯esp¨¨re ne pas l¡¯avoir trop vex¨¦... Je pense que je devrais m¡¯excuser. J¡¯ouvre la porti¨¨re. Chaque fois que je lui balance, jette ce genre de propos, charge chaque fois que je lui crache ces termes sans scrupule, je me sens comme noy¨¦ dans la violence de mes propres mots. Je les ressens, ils me font vibrer. J¡¯attrape mon sac, ¨¦nerv¨¦ plus contre moi-m¨ºme qu¡¯autre chose, et je rentre dans notre vieux taudis. Je balance mon sac sur le canap¨¦-lit de mon p¨¨re. Je monte en tapant des pieds sur les marches jusqu¡¯au grenier qui me fait office de chambre. Je soupire et m¡¯effondre sur mon lit. En r¨¦alit¨¦, changer de lyc¨¦e ne repr¨¦sente rien pour moi. On ne peut pas r¨¦ellement dire que je sois quelqu¡¯un de tr¨¨s chaleureux et amicale, alors je n¡¯ai jamais eu d¡¯amis. A part ce petit gar?on en primaire mais il a d¨¦m¨¦nag¨¦. On ¨¦tait toujours fourr¨¦s ensemble ! Mais impossible de me souvenir de son pr¨¦nom. Je me laisse tomber sur mon matelas, il est install¨¦ ¨¤ m¨ºme le sol faute de sommier, la chute en est d¡¯autant plus vertigineuse. Je lance une musique. Je me laisse transporter par les symphonies. Parfois, comme aujourd¡¯hui, je me laisse divaguer et voguer dans les m¨¦andres de mon imagination d¨¦finitivement ¨¦touffante. Cette imagination enivrante qui me fait voir tout ce que je n¡¯aurais jamais. Le v¨¦ritable bonheur entre autres. Cette chim¨¨re de libert¨¦ qui te permet de r¨¦aliser l¡¯improbable et l¡¯inimaginable avec de simples pens¨¦es, et puis, le retour ¨¤ la r¨¦alit¨¦ te prive d¡¯air. Tu ne peux plus respirer. Tu es en manque d¡¯oxyg¨¨ne et ta vie te semble ¨¦trang¨¨re, mais tu dois faire avec, car tu continues de te r¨¦veiller chaque matin malgr¨¦ tout, et c¡¯est l¨¤ que tu r¨¦alises ¨¤ quel point les mots te manquent pour expliquer comme tu te sens seul et incompris. Mon corps s¡¯¨¦tale sur le matelas comme une glace qui fondait au soleil ardent, voyant sa fin plus que proche, mais n¡¯y pouvant rien. Je me sens vide. Et trop plein en m¨ºme temps. Vide d¡¯expression et trop plein d¡¯¨¦motions. Dans mon esprit c¡¯est la folie ; des changements soudains, des mains qui poussent sur les murs qui les retiennent depuis trop longtemps. L¡¯envie soudaine d¡¯hurler, de pleurer, de taper, de pleurer encore, de crier, de jeter, de casser, de sauter, de frapper, de d¨¦chirer. Envie de tout mais rien ne se passe. Une autre voix s¡¯exprime pour moi : celle de la musique. Mes paupi¨¨res se ferment et se contractent par soubresauts. Mes l¨¨vres, closes, chantent les paroles et mon esprit s¡¯imagine libre et loin. Mon esprit me d¨¦pose l¨¤, dans ce monde qui n¡¯est ni mien, ni r¨¦el. O¨´ les mots n¡¯ont plus utilit¨¦ d¡¯exister puisque je suis seul. Plus de probl¨¨me ¨¤ se faire comprendre puisque m¨ºme le n¨¦ant semble me fuir. Libre, oui. Mais ¨¤ quel prix ? ¡°Maxence !¡± Je soupire, la paix est bris¨¦e malgr¨¦ l¡¯amour. ¡°Maxence !¡± Je sers les dents, ma machoire est le d¨¦potoire de mes frustrations. Je pense ¡°Soit gentil. Soit gentil, r¨¦pond amicalement. Soit ouvert. S¡¯il te pla?t ne soit pas agressif.¡± Je choisis un mot ad¨¦quat. Pas de son brut donc pas de consonnes. Pas de son ferm¨¦ donc pas de consonnes. Personne n¡¯aime les consonnes. ¡°Oui ?¡± ¡°Tu veux qu¡¯on se regarde un film ?¡± Je descends en vitesse. Je veux ¨ºtre ¨¤ la hauteur pour lui. Lui faire oublier tout ce que j¡¯aimerais ne pas avoir fait. Dans mon ¨¦lan je manque de le percuter car il m''attendait en bas de l¡¯escalier. Ma main rattrape de peu la rambarde de l¡¯escalier. ¡°Tu penses ¨¤ un film en particulier ?¡± Je saute de la derni¨¨re marche. Je ne sais pas si c''est pour me donner un quelconque air ou je ne sais quoi mais ?a fait sourire mon p¨¨re. ¡°Pourquoi pas le Dracula de 92 ?¡± Mon p¨¨re acquiesce. Je me dirige vers le canap¨¦. Je branche un ordinateur ¨¤ notre petit t¨¦l¨¦viseur pour pouvoir visionner le film. Mon p¨¨re revient de la cuisine avec un bol de popcorn dans les mains. Il s¡¯assoit dans le sofa qui craque un peu sous son poids. Je le rejoins et nous calons le bol entre nos deux cuisses. Le film commence, mon p¨¨re sursaute. Je grignote sans m¨ºme me rendre compte du nombre de grains de main explos¨¦s que j''avale. Apr¨¨s une quarantaine de minutes, nos mains se retrouvent ¨¤ gratter le fond du bol sans rien attraper. Je fais signe ¨¤ mon p¨¨re que je retourne en chercher. Une fois dans la cuisine, je jette le fond du sachet de grains de ma?s dans une casserole et je les fais exploser sous le couvercle. Lorsque que je retourne vers le canap¨¦, je peux voir mon p¨¨re, ¨¤ peine ¨¦clair¨¦ par les couleurs sombres du film qui se projettent sur lui. Mon regard descend sur sa main gauche, pos¨¦e sur son genou. Je m''arr¨ºte un instant pour l¡¯observer. C¡¯est incroyable toute la vie qui transpara?t simplement ¨¤ travers ce membre. L''amour pour cette femme qui est partie, l''alliance qui l¡¯enchaine ¨¤ elle malgr¨¦ son d¨¦part¡­ Toutes ces ann¨¦es ¨¤ trimer pour nous payer une pauvre maisonnette et m¡¯offrir des v¨ºtements neufs, en t¨¦moignent ses phalanges corn¨¦es et ab?m¨¦es. Ce travail qui le bouffe petit ¨¤ petit, qui lui ¨¤ m¨ºme valu un index. Son petit moignon peut ¨ºtre fier car il marque tout de m¨ºme la pers¨¦v¨¦rance de mon p¨¨re. Jamais il ne me laissera tomber, peu importe ce que je lui fais. Je pourrais bien le tra?ner dans la boue, il s¡¯y roulera avec plaisir si ?a me permet d''¨ºtre heureux. Cet homme m¡¯effraie en quelque sorte. Il n¡¯a aucune fiert¨¦ et c¡¯est l¨¤ sa meilleure qualit¨¦. Le film se termine. Mon p¨¨re est endormi, la t¨ºte en arri¨¨re et la bouche ouverte. C¡¯est ¨¤ peine si on ne voit pas un filet de bave qui coule du coin de ses l¨¨vres. Je ramasse le bol, qui ¨¤ fini au sol. En passant, j''¨¦teint le t¨¦l¨¦viseur et je referme l¡¯ordinateur. La pi¨¨ce para?t bien sombre maintenant. If you encounter this story on Amazon, note that it''s taken without permission from the author. Report it. Au-dessus de l''¨¦vier, dans la cuisine, une fen¨ºtre donne sur l''ext¨¦rieur, de l¨¤, on peut voir la petite cour de notre maison et la rue. Ici, la route n¡¯est pas ¨¦clair¨¦e. Le cand¨¦labre le plus proche est ¨¤ cinq cents m¨¨tres. Je n¡¯aime pas l¡¯hiver. Les ombres sinistres et mena?antes des arbres nus qui se projettent dans la maison me font peur. Je n¡¯aime pas l''¨ºtre non plus, la joie et l¡¯alegresse sont ¨¦touffantes. Il fais si beau et si chaud qu¡¯on se croirerai mort au paradis. Et les gens sont faussement adouci par des rayons de lumi¨¨re. Je fais la vaisselle du bol rapidement et me lance dans la pr¨¦paration d¡¯un repas. Rien de tr¨¨s glorieux mais au moins c''est fait. Mon p¨¨re se r¨¦veille, s?rement les narines chatouill¨¦es par l¡¯odeur de nourriture. Dans un silence de pri¨¨re, on s¡¯installe ¨¤ la petite table ¨¤ manger et on d¨¦guste. Non pas qu¡¯on n¡¯ait rien ¨¤ se dire mais justement qu¡¯on en ¨¤ trop. Je ne sais plus depuis quand j¡¯ai arr¨ºt¨¦ de lui parler vraiment. Je m''arr¨ºte de manger un instant et je le regarde. Mon p¨¨re est un homme triste. Il mange comme s¡¯il y ¨¦tait forc¨¦. Peut-¨ºtre inconsciemment, il prend de toutes petites fourchett¨¦es. Aucune saveur ne semble l¡¯adoucir. Sa face est comme crisp¨¦e et d¨¦tendue ¨¤ la fois. Les rides et autres ridules qui jalonnent son visage t¨¦moignent du temps qu¡¯il a d¨¦j¨¤ v¨¦cu. J¡¯esp¨¨re qu¡¯il lui en reste au moins autant que celui qu¡¯il a d¨¦j¨¤ pass¨¦ ici bas. Quand nous finissons, je d¨¦barrasse la table. Mon p¨¨re me remercie. Je monte dans ma chambre et me jette sur le matelas. Je veux faire quelque chose, je veux avoir quelque chose, je veux un r¨¦sultat, quelque chose ¨¤ tenir entre mes mains. Le toucher, le sentir, savoir que je l¡¯ai fabriqu¨¦ de toute part. Je veux faire quelque chose, mais quoi ? Je n¡¯en ai pas la moindre id¨¦e. J¡¯attrape mon t¨¦l¨¦phone et surf sur les r¨¦seaux. Pendant peut-¨ºtre deux heures je m¡¯abreuve d¡¯idioties qui me polluent le cerveau. Mais bon¡­ On ne va pas se mentir, la pollution intellectuelle c¡®est comme la pollution environnementale, tout le monde le sait que c¡¯est mauvais, mais tout le monde s¡¯en fout tant qu¡¯on peut continuer ¨¤ vivre dans son petit confort de sa petite vie bien rang¨¦e. Je r¨¦fl¨¦chis. Est-ce que ma vie ¨¤ quelque chose d¡¯une petite vie bien rang¨¦e ? Je ne crois pas¡­ Avec tous les probl¨¨mes que je cause ¨¤ mon p¨¨re¡­ Toutes les sales histoires dans lesquelles je me suis fourr¨¦. Je soupire. Mais qu¡¯est-ce que je fais¡­ Franchement, ¨¤ part perdre mon temps, faire d¨¦filer les ann¨¦es que je perds ¨¤ jamais sans jamais en profiter, je ne fais pas grand chose. Quand est-ce que je vais vivre ma vie ? Quand est-ce que j''arr¨ºterai de gacher mon temps ? Est-ce qu¡¯un jour je serai acteur de ma propre existence ? Ou suis-je ¨¤ jamais condamn¨¦ ¨¤ en ¨ºtre simple spectateur ? Je soupire de nouveau. Est-ce qu¡¯un jour quelqu¡¯un percera le secret de l''int¨¦r¨ºt de la vie, si tant est qu¡¯elle en a un ? Je sourie b¨ºtement, je glousse. Je me pose beaucoup trop de questions pour un pauvre gars de dix-sept ans. Je laisse mon portable glisser sur le sol comme je m¡¯¨¦tale de tout mon long sur le lit. Alors que j''¨¦merge du n¨¦ant, les oiseaux sont absents. Le d¨¦but d¡¯hiver se fait ressentir. Le vent claque contre les murs. Le vieux bois craque de partout. Je me l¨¨ve, le corps raidie par la fra?cheur du matin. Enfin matin¡­ il doit ¨ºtre midi. Je descends, le bois de la maison semble aussi raide et fatigu¨¦ que moi. La maison est grise. La rue est grise, les voitures sont grises. Le ciel est gris. Je d¨¦teste l¡¯hiver qui refl¨¨te si bien mon esprit. Monotone, monochrome, triste. L¡¯oiseau gris qui se tient plus loin semble perdu dans l¡¯immensit¨¦ de la couleur. Comme je le comprends¡­ j''aimerais un rayon de soleil dans ce gris, aussi petit soit-il. J¡¯ouvre le frigo, attrape le bidon de lait et boit ¨¤ m¨ºme le goulot. Une fois rassasi¨¦, je m''assois sur une chaise. C''est l¨¤ que je remarque un petit papier en ¨¦vidence sur la table. Intrigu¨¦ je m¡¯approche. Il y est ¨¦crit : Je suis parti au travail, peux-tu aller acheter ce qu¡¯il y a sur la liste ? Papa Je t¡¯aime, bonne journ¨¦e Je te laisse vingt dollars en plus pour que tu ach¨¨tes ce que tu veux Je suis assez surpris. Il ne devait pas travailler aujourd''hui. J''attrape les billets sur la table. Je sais qu''on n¡¯est pas ais¨¦, pourquoi m¡¯a-t-il laiss¨¦ de l''argent ? Je ne devrais pas l¡¯utiliser. Je m¡¯appr¨ºte ¨¤ remettre l¡¯argent sur la table puis me vient une pens¨¦e volatile : il sera vex¨¦, un merci le r¨¦jouira. Soupirant j¡¯enfonce l¡¯argent dans ma poche. En enfilant mes chaussures, j¡¯attrape les cl¨¦s de la maison et j¡¯entoure mon ¨¦charpe autour de mon cou. Je sors, je ferme. Je me noie dans la touffeur de la laine. Le froid mordant me percute. Il me glace les mains. Mes jointures rougissent en un rien de temps. Je sens la fra?cheur remonter de mes pieds jusqu¡¯¨¤ venir se loger dans mes genoux. Le route me semble longue m¨ºme si elle n¡¯a s?rement pas exc¨¦d¨¦e un quart d¡¯heure. Le centre ville n¡¯est pas aussi joli que la mairie l¡¯aurait voulu. Cependant, s¡¯il y a une chose qu¡¯ils ont r¨¦ussi, c''est fleurir la ville. On peut voir les squelettes des arbres, arbustes et petites plantes qui fleuriront au printemps. J¡¯entre dans une sup¨¦rette, la cloche sonne, signalant ma pr¨¦sence au vieux vendeur qui semble surpris d¡¯avoir un client. Sur les ¨¦tag¨¨res sont dispos¨¦es toutes les denr¨¦es convoitables. Je me sers et je pose le tout sur la caisse du vendeur. Il regarde mes articles, me regarde, puis soupire : ¡°un sac ?... 50 cents¡­¡± Je hoche la t¨ºte, d¨¦pit¨¦. Il scanne et range les articles avec une lenteur inimaginable. Il met tellement de temps que j¡¯ai pu calculer les montant exact ¨¤ d¨¦bourser avant m¨ºme qu¡¯il ait termin¨¦. Je lui tend un billet avant m¨ºme qu¡¯il m¡¯annonce le total et je file hors de la sup¨¦rette. Habituellement c¡¯est mon p¨¨re qui vient, je ne sais pas comment il supporte une telle lenteur. Le sac port¨¦ ¨¤ bout de bras, je d¨¦ambule dans la ville. Je r¨¦fl¨¦chis ¨¤ ce que je vais m''acheter avec l¡¯argent de mon p¨¨re. Comme je n¡¯ai rien d¡¯autre ¨¤ faire, je rentre d¨¦poser les courses. L¨¤, je m¡¯avachis sur le canap¨¦. Je regarde le vide. Je regarde le plafond¡­ puis la t¨¦l¨¦vision, ¨¦teinte¡­ Je m''ennuie ferme. Je pensais qu''avoir quelques jours sans ¨¦cole serait amusant¡­ mais je n¡¯ai rien ¨¤ faire. ?a me fait penser au lyc¨¦e. Je sais bien o¨´ je vais aller ; Sunnyside High. Ce que je voulais ¨¦viter. Je soupire. je ne connais personne l¨¤-bas. C¡¯est comme un nouveau d¨¦part me diriez-vous. Certes, seulement je d¨¦teste le changement. Je sors dans le jardin, juste pour respirer l¡¯air frais. Je regarde le petit bout de terre qui nous appartient, il est mal entretenu et d¨¦nu¨¦ de charme. Le corps frissonnant, je retourne dans la maison. J''attrape mon t¨¦l¨¦phone que j¡¯avais laiss¨¦ l¨¤ et j''ouvre le moteur de recherche. Le curseur clignote, m¡¯intimant d¡¯entrer mon interrogation. D¨¦daigneux et inattentif ¨¤ mon orthographe, je lui demande : que faire quand je m''ennuie? Ce ¨¤ quoi il me r¨¦pond, en gros, sans h¨¦sitation : LES LOISIRS CR¨¦ATIFS. Je glousse, m''imaginant faire du scrap booking ou une connerie du genre. Je laisse mon corps s¡¯¨¦taler sur le canap¨¦. L¡¯ennui est le carburant de grands changements. Les grandes id¨¦es naissent souvent de l¡¯ennui. Je ne sais pas quoi faire. C¡¯est horrible cette sensation de vouloir, de n¨¦cessiter une occupation, mais quoi ? L¨¤ est tout le probl¨¨me. Je n¡¯en ai pas la moindre id¨¦e. Le plafond est l¨¦g¨¨rement d¨¦form¨¦, s?rement d? ¨¤ l''age de la maisonnette¡­ Et ¨¤ sa m¨¦diocre qualit¨¦. De ce que j¡¯en vois, l¡¯eau ¨¤ coul¨¦e dans le salon ¨¤ une ¨¦poque. Le lustre ¨¦tait plus ¨¤ gauche fut un temps. Les toiles d¡¯araign¨¦es ont ¨¦t¨¦ d¨¦sert¨¦es depuis un moment aussi¡­ C¡¯est le n¨¦ant. M¨ºme mes pens¨¦es semblent tourner en rond. Ne plus savoir quoi ou comment penser c¡¯est comme ¨ºtre spectateur d¡¯une illusion qui ne nous appartient pas. Peut-¨ºtre que le scrap booking n¡¯¨¦tait pas une si mauvaise id¨¦e finalement¡­ Dans un ¨¦lan de je ne sais quelle ¨¦nergie, je me l¨¨ve et me retrouve de nouveau dans la rue. Sans trop r¨¦fl¨¦chir je me dirige vers le centre. Je regarde les vitrines, une ¨¤ une. Puis l¨¤, ¨¤ ce coin de rue, illumin¨¦ par le soleil qui semble emprunt¨¦ la rue adjacente, une toute petite boutique. Mon c?ur s¡¯envole, c?toyant les nuages et les rayons cr¨¦pusculaires. La fa?ade, pourtant pas tr¨¨s jolie parait immarcescible. Le bleu clair ancr¨¦ dans l¡¯¨¦ternit¨¦, d¨¦lav¨¦ mais pas perdu pour autant. Comme tomb¨¦ amoureux de sa po¨¦sie, j¡¯entre dans la boutique. L¨¤, je trouve l¡¯int¨¦rieur vide. Seuls les ¨¦tag¨¨res pour m''accueillir. Intrigu¨¦ par la hauteur des armoires, j¡¯essaie de deviner la hauteur sous plafond qui me semble faramineuse. On aurait dit ces vieilles biblioth¨¨ques, tr¨¨s hautes et ¨¦troites qui n¨¦cessitent une ¨¦chelle pour attendre les derniers livres qui caressaient le ciel. Tout en haut, la lumi¨¨re fuit le ciel pour s¡¯engouffrer dans la pi¨¨ce. C¡¯est comme un puits de lumi¨¨re descendue tout droit du paradis, si tant est qu¡¯il existe. Il y a l¨¤ tout plein de loisirs disponibles. Couture, tricot, crochet, dessin, ¨¦criture, sculpture et j¡¯en passe. ¡°Vous cherchez quelque chose ?¡± Je sursaute, manquant de peu la syncope. Me sentant quelque peu d¨¦stabilis¨¦ et agress¨¦, je rugis presque : ¡°Non !¡± Le vieil homme se retourne pour aller prendre place derri¨¨re son comptoir. Quelque peu ¨¦nerv¨¦ et ne comprenant pas ma honte, je sors en soufflant un ¡°Bonne journ¨¦e¡±. Il m''aurait presque fait peur le vieux ! Je sais qu¡¯il y a un petit ¨¦tang un peu plus loin, pr¨¨s de la for¨ºt qui longe le lyc¨¦e de Sunnyside High, j¡¯y allais avant avec ma m¨¨re¡­ J''¨¦tais tr¨¨s jeune ¨¤ cette ¨¦poque. Je marche en longeant les maisons, comme si la chaleur et le bonheur qui en ¨¦manent pouvait r¨¦chauffer mon corps. Arriv¨¦ l¨¤-bas, je m''assois sur un banc. D¡¯ici, j''entends les rires qui proviennent du lyc¨¦e. Je soupire, laissant ma t¨ºte pendre en arri¨¨re. Mes yeux sont riv¨¦s sur les nuages mena?ants qui peuplent le ciel. D¡¯en bas, tout para?t sombre. Tout est si gris et fade. Simplement parce que les nuages l¡¯ont d¨¦cid¨¦ : la lumi¨¨re ne parviendra pas jusqu''¨¤ nous. J¡¯aimerais voir un jour comment c¡¯est au dessus. L¨¤ o¨´ la tristesse et la peur n¡¯ont plus d¡¯importance. Seul ton souffle te suffit car la beaut¨¦ des lieux est rassasie de toutes envies. Et je reste l¨¤ un moment, ¨¤ me demander ce qu¡¯il se passe l¨¤-haut. Quand je me d¨¦cide ¨¤ rentrer, il est au environ de seize heures. Mon p¨¨re ne devrait pas tarder ¨¤ rentrer du travail, sauf si son chef le retient. Sur le chemin du retour, je passe devant la petite boutique bleue. Pendant un instant je me tate ¨¤ y retourner¡­ Peut-¨ºtre qu¡¯avoir un passe temps canalisera ma col¨¨re envers le monde. Je prends donc mon courage ¨¤ deux mains pour entrer malgr¨¦ mon humiliation de plus t?t. Le vieux monsieur ne semble pas surpris de me revoir, comme s¡¯il savait que je reviendrais. Je me faufile dans le rayon le plus proche : le dessin. ?a aurait pu m''int¨¦resser si mon niveau d¨¦passait celui des bonhomme batons¡­ Je serpente les all¨¦es, peu nombreuses bien que tr¨¨s hautes. Je soupire. Merci Google, ¡°les loisirs cr¨¦atifs¡±, plus vague tu meurs. Ce serait vraiment interpellant si je repartais encore une fois de ce magasin sans rien. Il faut que je trouve quelque chose. Je pourrais faire du tricot et vendre ce que je fais, monter un business et devenir riche ! Un rictus na?t sur mon visage. Lorsque j¡¯arrive dans le rayon, je me rends compte de l¡¯immensit¨¦ de mon ignorance ¨¤ ce sujet. L''id¨¦e de devoir dompter ces deux aiguilles et y faire des tours avec la laine¡­ je ne sais m¨ºme pas comment on commence un rang de mailles. A c?t¨¦ de ?a le crochet semble bien plus facile ! Un outil et le tour est jou¨¦. Je me d¨¦cide alors ¨¤ prendre un kit d¨¦butant avec tout ce qu¡¯il faut : crochet, laine, patron. Fi¨¨re de ma manigance, j''arrive en caisse, comme un triomphe de la frousse que le vieux m¡¯avait fichu plus t?t. Le vieux me fait payer et je sors, mes outils dans un sac. Je ne sais plus tr¨¨s bien quand ¨¦tait la derni¨¨re fois que j¡¯ai souris comme ?a. Comme un gamin. J¡¯enfile mon casque, attrist¨¦ par cette pens¨¦e. Me voil¨¤ noy¨¦ dans ma drogue : la musique. Je me laisse emporter loin de la r¨¦alit¨¦. En tout cas de celle que je vis. J ¡®ai attendu mon p¨¨re tout le reste de l¡¯apr¨¨s-midi, et lorsqu¡¯il arrive il m¡¯annonce que je reprendrai les cours d¨¨s demain¡­ Et moi qui me voyait d¨¦j¨¤ faire n¡¯importe quoi pour au moins une semaine. Je frissonne ¨¤ l¡¯id¨¦e de retourner dans cet endroit. Je le connais, je connais sa fourberie. J''¨¦touffe. Mon p¨¨re pr¨¦pare ¨¤ manger, j¡¯en profite pour me r¨¦fugier dans ma chambre. Je m¡¯assois au sol pr¨¨s de mon matelas. Je sens une goutte tomber sur ma main, mon premier r¨¦flexe est de regarder au plafond. Cependant je comprends que suis l¡¯origine de cette goutte. Je me surprends ¨¤ pleurer. Mon corps exprime-t-il enfin son malheur ? Je suis terrifi¨¦, que faire quand on est trahi par notre enveloppe ? Je suis ¨¤ l''origine de tout ce qui ¨¦mane de moi. Qu¡¯y a t¡¯il de si compliqu¨¦ ¨¤ comprendre ? La culpabilit¨¦ que je ressens ¨¤ chaque instant, ¨¤ chaque action ou parole, elle ne vient que de moi. Et qu¡¯y a-t-il de plus personnel que ce sentiment apr¨¨s tout ? Rien de ce qu¡¯on me dit je ne pourrais le contr?ler. Rien de ce qu¡¯on me fait non plus. En r¨¦alit¨¦, le contr?le est bien plus rare et abstrait que ce qu''on croit. Rien du syst¨¨me qui m¡¯entoure n''ob¨¦it ¨¤ mes r¨¨gles, et c¡¯est ?a qui m¡¯effraie. Je comprends soudain ce qui m¡¯arrive : ce n¡¯est pas la col¨¨re qui me submerge, non, elle d¨¦coule seulement de l''immense peur qui me ronge. Je redescends quand le repas est pr¨ºt. Comme une d¨¦cision commune non ¨¦nonc¨¦e, nous mangeons dans le silence. Je regarde mon p¨¨re. Le constat que j¡¯en fais : c¡¯est un Homme. L''¨ºtre humain est extraordinaire dans sa capacit¨¦ ¨¤ cr¨¦er puis d¨¦truire ce qui lui permet de vivre. Je crois que c¡¯est ce que mon p¨¨re fait. Il s¡¯autod¨¦truit. Il utilise sa capacit¨¦ ¨¤ cr¨¦er des fantasme pour ensuite se d¨¦truire quand il prend conscience qu¡¯elle ne reviendra pas. Je suis pris d¡¯une envie irr¨¦pressible de pleurer. Mais je ne le fais pas. Je ne m''offre pas cette lib¨¦ration. Aujourd''hui, je pleure. Demain, j''en rirai. Plus tard, je regretterai. Dans quelques heures, je retournerai en cours. Cette pens¨¦e assombrie tout mon horizon. Le seul point positif aurait ¨¦t¨¦ de voir mes amis, seulement voil¨¤, je n¡¯en ai pas. Je pense ¨¤ toutes ces personnes qui ont tellement plus dans leur vie que la peur d¡¯aller ¨¤ l''¨¦cole. La guerre, la faim, la violence, les drogues¡­ Et me voila tout fanfaronnant : l''¨¦cole. C¡¯est stupide mais r¨¦el, minime mais tanigble. C¡¯est comme me retrouver face ¨¤ un gigantesque mur qui assombrit tout ce qui pourrait ¨ºtre ¨¦clair¨¦, me narguant de sa hauteur. Demain la vraie vie commence, je n¡¯ai plus le droit ¨¤ l¡¯erreur. Et qu¡¯importe les secrets et les peurs que je devrai dissimuler ¨¤ nouveau, je n¡¯ai pas le droit ¨¤ l¡¯erreur. Papa n¡¯y survivrait pas.